Au Japon, ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime…

Ah bon ? Alors que disent-ils ?

Ben… rien…

 

couverture-au japonBon, ce n’est pas tout à fait vrai… Mais pour expliquer ce qui peut nous paraître étrange, à nous autres les gaulois et latins, il y a un petit livre qui s’appelle fort justement « Au Japon, ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime » !

Elena Janvier y recense, dans une sorte d’abécédaire tout ce qui fait la différence entre la culture japonaise et notre culture. Et même : ce qui fait la différence entre cette culture et toutes les autres cultures, tant la culture japonaise est unique, car très longtemps préservée de toute influence (à part bien sûr celle de la Chine).

 

Dans ce petit livre, on peut découvrir de multiples facettes de la culture japonaise qui sont différentes de notre culture, de la plus simple variation à la plus extrême opposée !

 

Ainsi, dans le train, le contrôleur de billets salue les passagers en entrant dans le wagon. Etonnant, non ? D’ailleurs, autre différence, au Japon les trains partent et arrivent toujours à l’heure pile.

 

Dans une conversation, les japonais acquiescent toujours. Ca ne veut absolument pas dire qu’ils sont d’accord, mais juste qu’ils vous écoutent ! Le « oui » japonais (« haï ») n’a pas le même sens que le « oui » français, ce qui peut effectivement poser quelques problèmes de communication !

De même ; le « non » français si souvent prononcé (parfois même avant de réfléchir) n’existe quasiment pas au Japon… où on utilisera moult circonvolutions pour éviter de dire « non ». Mais au final, le résultat est le même : non, c’est non !

 

On ne dit pas « l’erreur est humaine », mais « les singes eux-mêmes, parfois, tombent des arbres ».

 

Elena Janvier parle de l’art de l’esquive… C’est effectivement un phénomène très impressionnant dans la rue ou le métro : même dans une foule très compacte, il n’y aura pas de collision. Sans vous regarder, chaque piéton vous voit et anticipe votre trajectoire, modifiant de quelques degrés son propre chemin pour passer à côté de vous. Les pratiquants d’arts martiaux devraient tirer l’enseignement de ce phénomène culturel !

 

J’aime aussi cette phrase d’Elena Janvier : « la différence entre les jardins du Ginkaku-ji (le pavillon d’argent ) et ceux du paradis, c’est qu’à l’entrée du Ginkaku-ji il y a un panneau qui indique qu’il faut se méfier des serpents ». Tout est dit en quelques mots : un bonheur surnaturel n’empêche pas un pragmatisme terre à terre !

 

L’auteur parle aussi des bains qui ne servent pas à se laver, mais juste à se détendre, se réchauffer, passer un moment agréable avec sa famille ou ses amis. L’eau du bain est pure et claire, puisqu’on s’est lavé  (douché) avant d’y pénétrer !

 

Elena Janvier fait aussi un sort au « zen » tel qu’on l’imagine en France : cool, calme, décontracté… Non le zen « assis » (zazen) se pratique face à un mur avec un moine qui vous frappe de son bâton si vous vous laissez aller !

 

Et voici une des différences principales entre nos cultures : « au Japon, le fin du fin n'est pas de soigner les apparences mais ce qui n'apparaît pas. Un kimono sobre, voire insignifiant, doublé d'une soie rare. » L’anti bling-bling quoi….

 

Ce livre comporte ainsi de multiples items tous plus amusants ou étranges les uns que les autres, mais le plus étonnant est qu’il fait écho à un autre livre écrit il y a plus de 400 ans : « Européens & Japonais », dont l’auteur est le Révérend Père Luis Frois, jésuite portugais arrivé au Japon au 16ème siècle.

 

 

Européens & Japonais  

« Traité où l’on trouve de manière très succincte & abrégée quelques contradictions & différences de mœurs entre les européens et les habitants de cette province du Japon »

 

 

 

européens-japonais-2Ecrit en 1585 par le père Luis Frois (1532-1597), sous-titré « Traité où l’on trouve de manière très succincte & abrégée quelques contradictions & différences de mœurs entre les européens et les habitants de cette province du Japon », ce document de 40 pages date de 1587 mais n’a été découvert qu’en 1946 aux archives de Madrid et publié pour la première fois en 1955.

 

 L’étonnement du R.P. Frois au contact du pays du Soleil Levant est total car, rappelons-le, il fait partie des tout premiers occidentaux à découvrir ce pays (arrivée des premiers portugais en 1543). Il reconnaît que les japonais savent parfaitement s’adapter à de nouvelles situations telles que le commerce avec les portugais, mais « nombre de leurs coutumes sont si étrangères et lointaines des nôtres qu’il semble presque incroyable qu’il puisse y avoir tant d’oppositions chez des gens d’une aussi grande police, vivacité d’esprit & sagesse naturelle comme ils ont ». Il est clair que le R.P. Frois qui a vécu plus de 30 ans au Japon en a bien cerné son peuple et ses us et coutumes.

Ce n’est pas un abécédaire tel que celui réalisé par Elena Janvier, mais une suite de 14 chapitres regroupant chacun 20 à 60 paragraphes montrant ces fameuses différences, étonnantes, drôles ou graves !

 

« Là où s’achèvent les dernières pages de nos livres, commencent les leurs »… C’est encore vrai et cela a même été importé en occident avec les mangas qui, même traduits en français, se lisent toujours « à l’envers » !

 

Les épées des samuraïs n’ont pas de bouterolle, de garde à parafes et de pommeau… Cela étonne grandement le R.P. Frois, mais ce détail échappera à Elena Janvier 4 siècles plus tard !

 

Les prénoms des européennes sont empruntés à des saintes, alors que les japonaises s’appellent marmite, tortue d’eau, espadrille ou rayon de soleil !

 

Le R.P. Frois semble avoir une vision particulièrement idyllique des religieux occidentaux par rapport aux religieux japonais. Les premiers seraient pacifistes et désintéressés, alors que les seconds seraient des guerriers belliqueux et des êtres intéressés par les biens matériels. Sans ouvrir un débat sans fin, l’auteur semble ignorer les chevaliers occidentaux partant aux croisades et massacrant les mécréants,  n’ayant rien à envier aux moines-soldats japonais dévalant de leur montagne pour terroriser et piller les villages récalcitrants! Mais il semble de bonne guerre (si j’ose dire) qu’un jésuite ne partage pas le point de vue des bonzes bouddhistes de son époque !

 

De façon plus légère, l’auteur note que si nous mangeons le poisson grillé ou bouilli, les japonais le préfèrent cru. Si ça l’étonnait à cette époque, « Sushi et Sashimi » n’ont plus de secrets pour les européens d’aujourd’hui.

« Nous conversons à table, mais ne chantons ni ne dansons »… Encore une grande différence avec les japonais qui ne parlent guère lors du repas, mais dansent et chantent dès qu’ils sont « échauffés » !!

 

En ce qui concerne les guerriers, le R.P. Frois remarque que si c’est un grave péché en occident de se donner la mort, c’est la marque d’une grande vaillance chez le guerrier japonais qui n’en peut plus… Par contre, si la trahison est un déshonneur chez nous, elle est si courante au Japon que personne ne s’en offusque !

 

Côté médecine, nous arrachons (enfin.. arrachions) les dents avec des tenailles et déchaussoirs, alors que les japonais utilisaient un arc et une flèche attachée à la dent… Aïe aïe aïe, ou itaï (en japonais), heureusement que l’anesthésie locale est maintenant connue en France comme au Japon !

Sur un bateau, les gentilshommes occidentaux restent à la poupe (arrière du navire), à l’abri des vagues, tandis qu’au Japon les nobles vont à la proue (avant du navire) « où ils sont parfois trempés de pied en cap ». Qu’ils paraissent bien étranges au R.P. Frois, ces nobles japonais, d’ailleurs leur musique lui est insupportable aux oreilles, tandis que celle des basses gens lui paraît douce… tout le contraire encore une fois !

 

 

 

Ah le Japon, pays du Soleil Levant, mystérieux… Etrange, envoutant et séduisant… Soit on ne comprendra jamais ce pays et son peuple fier et modeste à la fois, soit on en devient amoureux, fasciné et captivé…

Les japonais font tout à l’envers des occidentaux… Quand ils vous font signe de venir, cela ressemble au geste que nous faisons pour chasser un intrus : bras tendu, doigts vers le bas s’agitant d’avant en arrière… Chez nous cela veut dire « va-t-en… », chez eux cela veut dire « viens vers moi » !

Au 16ème siècle comme au 21ème siècle, l’étonnement du voyageur occidental reste le même.

Fascination, admiration, amour…

 

Le Révérend Père Frois en 1585 ou Elena Janvier en 2011 ont su capter et nous transmettre tout ce que le Japon et les japonais ont de fascinant. Les japonais ont largement puisé dans notre culture occidentale pour évoluer, mais ils ont gardé leur âme. Puisse l’occident s’inspirer de tout ce qui est bon au pays du soleil levant…

 

Ah au fait, Elena Janvier n’existe pas, mais le livre a été écrit par trois femmes (Véronique Brindeau, Valérie Sigward et Nadia Porcar) connaissant visiblement parfaitement le Japon. Quant au R.P. Frois, peut-être a-t-il écrit son livre avec d’autres observateurs, mais l’histoire ne retiendra que son nom…

 

Le 14 octobre 2011,

 

Oriibu

 (article paru dans http://ohoui.info ) 

 

Références :

Au Japon, ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime, janvier 2011, Elena Janvier, édition Arléa,

Européens & Japonais, traité sur les contradictions et différences de moeurs, R.P. Luis Frois, 1585,  éditon  Chandeigne, 2003