(suite de l'article sur le shinto)

 

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A Nara

 

Mythologie shinto

Bien qu’il ne soit pas indispensable de connaître la mythologie shinto pour en apprécier et même en comprendre l’essence, il est intéressant d’en connaître les grandes lignes. La plupart des japonais eux-mêmes ne connaissent pas toute cette mythologie, et c’est en cela qu’ils ne se reconnaissent pas forcément  comme pratiquants shinto, même s’ils suivent et respectent une grande partie de cette religion.

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Sanctuaire Shinto, Nara

 

Ni existence ni non-existence

Au commencement, il y avait le « Grand Vide », c'est-à-dire ni existence ni non-existence… Puis, venu de nulle part apparut le premier kami : Ame no mikata nushi (kami maître de l’auguste Centre du Ciel). Deux autres kami apparurent (l’un pouvant développer la vie, et l’autre développant le mental) et de la masse chaotique qui existait furent séparés la partie la plus pure qui devint le ciel et la partie la plus lourde et grossière qui devint la terre. D’autres kami  célestes jouèrent un rôle primordial dans la constitution de la terre, mais celle-ci fut définitivement engendrée par Izagani  (le mâle qui invite) et Izanami (la femelle qui invite).

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Sanctuaire shinto ancien, Ishigaki (Okinawa)

 

Amaterasu : kami qui brille dans le soleil

Ce couple divin donna naissance aux îles du Japon et aux premiers kami terrestres, dont la célèbre Amaterasu ô mi kami (kami qui brille dans le soleil). Suite à l’affront d’un kami qui voulait s’unir à elle, Amaterasu se réfugia dans une grotte en emportant avec elle le soleil, plongeant la terre et le ciel dans une obscurité totale. Panique sur la terre et au ciel ! Seul le kami Omoika (celui qui embrasse la pensée) réussit à la faire changer d’avis en créant les animaux, les végétaux, les joyaux, le miroir et la danse érotique d’Ame no uzume no mikoto (la céleste femme alarmante).  Amaterasu sortit de sa grotte et fit briller à nouveau le soleil sur le ciel et sur la terre. Ouf, la vie pouvait continuer !

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Cloche à faire sonner pour appeler les kami avant de leur adresser une prière (Mont Kurama)

 

La princesse tombant comme les fleurs des arbres

épouse 

son altesse céleste fils supérieurement mûrissant de son pouvoir terrestre et céleste de génération 

 

La terre fut consolidée et pacifiée par les kami terrestres aidé des kami célestes, jusqu’à ce que ces derniers puissent enfin descendre sur terre. Là aussi cela ne se passa pas aussi facilement que prévu (conflits et meurtres entre kami), et ce fut finalement « son altesse céleste fils supérieurement mûrissant de son pouvoir terrestre et céleste de génération » (Ame nigishi kuni nigishi ama tsu hi daka hiko ho no ninigi no mikoto), plus simplement appelé Prince Ninigi, qui réussit l’opération. Ce prince épousa une des premières habitantes humaines de la Terre, « Princesse tombant comme les fleurs des arbres » (Kono hana saku ya hime) et ils eurent une nombreuse descendance, dont un petit fils qui donna naissance au premier tennô (empereur) du Japon : Jimmu Tennô.

Cette mythologie, ici très sommairement résumée,  remonte aux temps immémoriaux du shinto, mais a été décrite dans le Kojiki et le Nihonshoki , écrits en 712 et 720, à une époque ou face au développement du bouddhisme au Japon il apparut nécessaire aux autorités shinto d’écrire noir sur blanc l’origine de leur religion en compilant ce qui n’était jusqu’ici transmis qu’oralement.

En abordant cette histoire, on voit que le Japon est le pays des dieux (kami), et que les japonais sont les descendants des kami. Le reste du monde n’existe pas, ou en tous les cas n’est pas intégré dans le monde shinto !

La place de l’empereur est fondamentale, puisqu’il est un descendant de kami, et donc kami lui-même. Il fallut la défaite du Japon en 1945 pour que l’empereur déclare officiellement qu’il n’était pas une divinité incarnée. Les termes ont leur importance, car s’il a reconnu ne plus être une « divinité incarnée », il n’a pas dit ne plus être un « dieu vivant ».

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Torii (portail) à l'entrée d'un sanctuaire shinto (Tokyo)

 

L’essence du shinto

Dans le shinto, « le ciel, la terre et l’humanité sont les différentes manifestations de la même énergie de vie » (Yamakage Motohisa, grand maître shinto à la 79ème génération du shinto Yamakage).Le caractère sacré de la nature est l’essence même du shinto, et les sanctuaires sont toujours très intimement lés à la nature. La force spirituelle qui saisit le visiteur d’un sanctuaire shinto, pour peu que celui-ci sache ouvrir son esprit, provient de cette relation à la nature.

De ce caractère sacré de la nature ressort une vision de la place de l’homme dans l’univers : l’homme est un élément de cette nature. Tout élément de cette nature peut être un kami (divinité) : un arbre, un torrent, une pierre, un insecte, un homme, etc. Cela donne donc des millions de kami possibles, d’où le respect de la nature qui fait partie intrinsèque du shinto.

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hokura (petit sanctuaire shinto) dans le temple bouddhiste Zuiganji (Matsushima)

 

Le shinto est la croyance en la présence des kami

Le shinto n’est pas basé sur des prescriptions d’ordre morales ou sur une doctrine qui proviendrait d’un « fondateur », mais il est, fondamentalement, la croyance en la présence des kami. Le shinto est difficilement définissable par des mots, ce qui gêne nos esprits occidentaux cartésiens mais ne pose aucun problème aux japonais !

« Le shinto n’a pas de fondateur, pas de doctrine, pas de commandements, pas d’idoles et pas d’organisation. Tout ce qu’il a, ce sont des caractéristiques ambigües telles que la compassion et l’expérience silencieuse » (Yamakage Motohisa)

Ne pas avoir de doctrine n’empêche pas le shinto d’avoir une notion du bien et du mal, mais il ne définit pas ces notions en fonctions de « lois divines » ou humaines. Pour Yamakage, le bien ou un comportement moral sont associés à l’équilibre de l’esprit du corps et de l’âme. C’est ce qu’on peut traduire en français par « être droit », à opposer à « être tordu » : le mal ou un comportement immoral provient de ce qui est gauche, incurvé ou tordu, « y compris l’esprit ou le cœur de quelqu’un ».

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Chōzuya, fontaine permettant de se purifier les mains et la bouche à l'entrée d'un sanctuaire shinto (Fushini inari, Kyoto)

Le shinto recherche la pureté

La caractéristique principale du shinto est la recherche de la pureté absolue, d’où les nombreux rites qui permettent de l’obtenir, à commencer par misogi, l’action de se baigner dans l’eau, pour purifier l’esprit, c'est-à-dire nos paroles comme nos pensées. Etre pur, c’est être propre, éclatant (joyeux), droit (honnête) et direct. Si peu de japonais pratiquent misogi, tous respectent le rite de purification des mains et de la bouche à l’entrée d’un sanctuaire shinto, et tous ont, ancré en eux, cette notion de pureté liée à la propreté.

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Chōzuya (mont Kurama, Kyoto)

Comme nous faisons tous des erreurs et mauvaises actions, le shinto permet de nous rattraper grâce au harai (rétablir l’équilibre en remboursant ses dettes morales) permettant de les effacer et d’atteindre la pureté. Pour cela, il faut prier, répéter des paroles sacrées, des incantations, écouter la musique sacrée.  D’autre part, nous pouvons expier nos actions passées en faisant des offrandes.

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Chōzuya, sanctuaire Otoshi (Shimonoseki)

Le sel, composant majeur de l’eau et de l’océan, condiment permettant de conserver viande et poisson,  est également un élément purificateur très important. On le voit quand il est répandu sur l’aire de combat de sumo, mais également quand des petites coupelles de sel sont placées à l’entrée d’une maison ou d’un restaurant. Lors d’un retour de funérailles, la personne qui y a assisté est purifiée avec du sel.

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Chōzuya,  sanctuaire Heian (Kyoto)

Le but du croyant shinto est de tendre vers l’état de kami, et pour cela il faut vivre en progression continuelle vers cet objectif, en développant un caractère pur et sans tâches. Pour cela, il y a les rites de purification (tels le misogi vu plus haut), mais également le musubi : génération de l’esprit, processus continu de la création. La création du corps s’obtient par l’entretien de sa santé, la création du cœur s’obtient par une croissance des connaissances, tandis que la création de l’esprit s’obtient par la purification.

 

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Ema (plaquettes en bois portant une prière ou un voeu), sanctuaire Yoshida (Kyoto)

 

L’autre monde

Il est difficile de clarifier vraiment ce qu’est la vie après la mort pour le shinto… D’abord parce que cet aspect là est le plus souvent laissé au bouddhisme, et ensuite parce que la conception shinto de l’après-vie est assez nébuleuse et semble même varier selon les « écoles » shinto... Mais contrairement à ce qui est souvent dit, il y a bien une autre vie dans un autre monde pour les croyants shinto. D’où le culte des ancêtres très important dans le shinto.

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Ishigaki (Okinawa), autel shinto "primitif"

Si à la mort l’enveloppe physique devient quelque chose d’impur dont il faut se débarrasser au plus vite (il existait autrefois des fosses communes pour cela), il reste le tama , qui correspond à l’âme des chrétiens, et qui va devenir un kami. Mais dans le shinto, il n’y a pas de doctrine d’un salut final et absolu, alors les hommes continuent d’évoluer, que ce soit sur la terre comme dans l’  « autre monde », jusqu’à devenir éventuellement kami.

Pour le shinto Yamakage, chez tout être humain il y a « un esprit (ichirei) et quatre âmes (shikon) ». Ces quatre âmes doivent être équilibrées pour que l’être humain soit équilibré, fort, serein. Pour exemple, le nigitama (l’une des quatre âmes) en abondance est bon pour la santé et un tempérament calme, tolérant et large d’esprit. Mais si le nigitama devient trop fort, la personne sera hyperactive et intempérante, influençable. Trop peu de nigitama fera vieillir la personne prématurément, dans son esprit, son corps et son âme. Si on cherche bien, chacun de nous connaît des personnes qui ont trop ou trop peu de nigitama !

Il en est de même pour les trois autres âmes, kushimitama (intuition, sens spirituel), sachimitama (richesse émotionnelle), aramitama (métabolisme et muscles sains), et pour en savoir plus il faut absolument lire le livre passionnant de Yamakage Motohisa (référence en bas d’article).

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Mont Kurama (Kyoto)

A la mort, deux de ces âmes (esprit, émotion) vont dans l’autre monde tandis que les deux autres restent sur terre, mettant plus ou moins de temps à se désintégrer, et donc pouvant rester hanter quelques temps la terre…

Kushimitama et sachimitama vont dans l’autre monde mais ne montent pas directement au monde supérieur des kami. Ces deux âmes ont encore bien souvent besoin d’être purifiées pour nettoyer les sentiments et les pensées, ce qui prend un temps variable selon les individus et leur vie passée sur terre, avant de permettre à l’esprit d’atteindre le monde le plus élevé.

Ce voyage de l’âme-esprit qui commence sur la terre et continue dans l’autre monde est une composante essentielle du shinto. Les prières des vivants pour leurs ancêtres morts permettent à ceux-ci de se purifier et d’évoluer du monde inférieur vers le monde supérieur, leur permettant de devenir kami et alors de protéger et guider les générations suivantes. D’où l’importance et le respect du culte des ancêtres pratiqué par les japonais.

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Autel shinto pour Miyamoto Musashi, Ganryujima (Shimonoseki)

Comme on le voit, le shinto a une idée bien précise et très élaborée de ce qu’est la vie après la mort ! Il est donc totalement faux de prétendre qu’avec le shinto « rien n’est attendu d’une vie future »… Au contraire, on voit que la vie sur terre permet de préparer la vie dans l’au-delà, notamment en se purifiant et en cherchant à avoir une vie et une pensée droites et saines.  

Si les japonais préfèrent des funérailles bouddhistes, c’est certainement parce qu’elles sont plus compassionnelles pour le défunt et sa famille, et elles offrent une vision plus appréhendable et optimiste de la vie après la mort, notamment via la réincarnation. Ceci dit, comme c’est souvent le cas au Japon, les deux visions religieuses cohabitent sans aucune gêne ou complexe, et un peu de shinto vient toujours s’insinuer dans les rites bouddhistes !

 

 [à suivre...!]

 

Oriibu, le 12 août 2012

(photos (c) Oriibu, 2009, 2010, 2011, 2012)

 

PS: 1ère partie de l'article: La voie des Dieux (Kami no Michi, Shinto) (partie 1/4)

3ème partie à venir!