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Après avoir visité Kyoto où Miyamoto Musashi âgé de 20 ans, plein de sève et d’ardeur, a anéanti le clan Yoshioka (voir Ichijoji) et Ganryujima où, escrimeur accompli à l’âge de 28 ans, il tua en duel un des meilleurs bretteurs de l’époque, Sasaki Kojirô (voir Ganryujima), nous arrivons à Kumamoto, sur l'île de Kyushu où il débarqua près de trente ans plus tard sur l’invitation du seigneur local, Hosokawa Tadatoshi.

Miyamoto Musashi n’est alors plus le même homme. Il a passé une trentaine d’années à sillonner une bonne partie du Japon, participé à quelques batailles et enseigné son art du sabre et de la stratégie. Il a rencontré plusieurs personnalités importantes sur le plan politique ou religieux, moines bouddhistes ou lettrés confucianistes et il a «approfondi encore plus la Voie » en continuant à « se forger matin et soir » comme il l’écrira dans le Go Rin no Sho. A la cinquantaine, il estime que  « l'unification avec la Voie de la tactique s'est faite d'elle-même » en lui.

A Kumamoto, où il arrive à 56 ans, en 1640, Musashi commence par battre le maître de sabre du clan Hosokawa sans le tuer (cela fait plusieurs années qu’il remporte ses combats sans tuer son adversaire, quand il peut l’éviter) et se lie d’amitié avec le seigneur Hosokawa Tadatoshi  puis son fils Mitsuhisa. Même s’il a déjà créé plusieurs écoles de sabre ailleurs au Japon, c’est à Kumamoto qu’il créa  le Niten Ichi Ryu, accomplissement ultime de son art.

L’art du sabre établi par Miyamoto Musashi est encore très présent à Kumamoto, notamment avec le club de kendo Musashi Kenshin et la branche Noda Ha Niten Ichi Ryu aujourd’hui perpétuée par Araki Akihiro sensei.

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La grotte de Reigando

Le lieu mythique pour tout admirateur de Miyamoto Musashi se trouve sur le mont Iwato,  à quelques kilomètres au Sud-ouest de Kumamoto: la grotte de Reigando. C’est en effet ici que Musashi passa les dernières années de sa vie et écrivit le Go Rin no Sho, le Traité des Cinq Roues, ouvrage sur l’art du sabre et de la tactique dont la philosophie a des répercussions jusqu’à nos jours, en s’appliquant à tous les domaines (art, économie, société, etc).

L’endroit n’est pas évident à trouver, mais un petit parking sur le bord de la route ne laisse aucun doute sur l’atteinte du but grâce à une statue du célèbre samurai en train de méditer ! 

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Mais la grotte n’est pas à cet endroit, et il faut descendre une petite route bordée de grands bambous pour arriver à l’entrée du temple bouddhiste Unganji.

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Ce temple à flanc de colline a été créé par le moine bouddhiste Chinois Toryo Eiyo au 14ème siècle, et en visitant les lieux  on comprend aisément pourquoi Musashi a choisi cet endroit pour méditer en pratiquant le Zen…

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Dés l’entrée, après avoir bu de l’eau pure et aux qualités miraculeuses qui coule de la fontaine, on peut admirer des reproductions d’objets ayant appartenu à Musashi, dont une paire de bokuto du style niten ichi ryu ainsi que le bokken qui lui permit de remporter son combat à Ganryujima.  

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Dans cette salle virevoltait une hirondelle, et je compris que c'était l'âme de Sasaki Kojirô qui gardait le célèbre sabre de bois qui lui fendit le crâne... En effet, le samurai était connu pour sa technique de coupe du "vol de l'hirondelle", ainsi appelée car il s'y entraînait en coupant en deux ces oiseaux en plein vol... N'ayant pu placer le "vol de l'hirondelle" face à Miyamoto Musashi, il est probable qu'il soit réincarné pour l'éternité en hirondelle, condamné à essayer de comprendre comment un sabre en bois l'avait battu. Bon, ok, j'arrête...

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Chemin faisant, on passe devant les divers bâtiments et autels du site bouddhiste, même s’ils étaient probablement différents au 17ème siècle, on ne peut qu’être saisi par la tranquillité et la sérénité de cet endroit.

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Et soudain, au détour d’une courbe du petit chemin, le voyageur (ou pèlerin !) découvre un paysage totalement féérique,  avec plus de 500 statues de bouddhas à flanc de colline ! Cet endroit s’appelle le Gohyaku Rakan (les 500 Rakan) et si Miyamoto Musashi est forcément passé par cet endroit, il n’a pas pu voir ces statues puisqu’elles datent des années 1779 à 1802…

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 Ce sont en fait des représentations de Rakan, disciple de Bouddha n’ayant pas pu atteindre la perfection et pleurant la mort de son maître. L’artiste (ou les artistes) qui l’a réalisé s’en est donné à cœur joie pour multiplier les expressions des personnages !

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Certaines statues n’ont plus de tête, témoignage de tremblements de terre violents ou de la période du début de l’ère Meiji (fin du 19ème siècle) pendant laquelle une vague antibouddhiste provoqua une persécution et la destruction de plusieurs symboles de cette religion. Je n’étais pas venu pour voir ce Gohyaku Rakan, mais l’endroit est superbe et vaudrait à lui seul le déplacement !

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Au bout du chemin, on arrive à la grotte Reigando, entourée de monuments bouddhistes… Quel endroit !

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Quelle émotion d’imaginer que c’est là que Miyamoto Musashi a passé les dernières années de sa vie à méditer, face à la nature, seul ou entouré de ses disciples. La grotte est située en hauteur et on y accède par un escalier pour y découvrir un gros rocher sur lequel se tenait Musashi pour faire zazen.

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Ainsi, c’est ici même que Miyamoto Musashi est venu en 1643 et a commencé à écrire le Go Rin no Sho qui commence par ces mots :

« Ecole des deux ciels réunis, Niten ichi ryu, est le nom que je donne à la voie de la stratégie ; dans cet écrit je vais élucider pour la première fois ce que j’approndis depuis de  nombreuses années. Au début du dixième mois de l’an vingt de Kanei  je suis venu écrire sur le mont Iwato de la province Higo en Kyushu. Je salue le Ciel et me prosterne devant la déesse Kannon, et me tourne vers  Bouddha » (traduction du Go Rin no Sho par Kenji Tokitsu).

La représentation de Kannon, déesse de la miséricorde, devant laquelle se prosterne Musashi est toujours présente dans la grotte, protégée des regards par un autel fermé. Il paraît qu’elle est sortie de sa cachette une fois par an, mais en attendant il est impossible de la voir…

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D'autres statues, dont une Kannon, sont cependant visibles dans la grotte:

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C’est donc ici, en ce lieu de plénitude, que Miyamoto Musashi venait régulièrement faire zazen face à puissance de la nature. Il alterne tout d’abord ses séjours avec sa maison de Kumamoto, mais finira par rester à Reigando définitivement en 1645 pour terminer le Go Rin no Sho, refusant de retourner en ville se faire soigner.

« je préfère passer mes derniers jours dans la montagne en dissimulant mon corps au regard des autres » (lettre aux trois vassaux du clan Hosokawa, traduction par Kenji Tokitsu) .

Miyamoto Musashi est mort le 19 du cinquième mois de l’ère Kanei (1645), en position de méditation :

« Il s’est assis avec un genou relevé verticalement, tenant le sabre de la main gauche et une canne de la main droite. Il est mort dans cette posture, à l’âge de 60 ans. »  (Hyoho senshi denki, traduction par Kenji Tokitsu)

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Après avoir visité cette grotte chargée d’histoire dont il est difficile de s'arracher, on doit faire le chemin inverse et repasser devant les 500 Rakan qui semblent avoir changé d’expression et pleurer un peu plus…

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Mais la visite n'est pas finie, car en prenant un petit chemin situé plus haut sur la colline, on arrive sur un monument à la mémoire de Miyamoto Musashi! Et en continuant encore un peu plus loin, on se retrouve au dessus de la grotte de Reigando, avec un point de vue magnifique sur la vallée. Alors que depuis la grotte de Reigando l'horizon est bouché par de grands arbres qui ont poussé, on a là une vue qui doit être à peu près celle qu'avait Miyamoto Musashi assis sur son rocher, il y a plus de 350 ans...

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Voici donc le dernier paysage qu’a pu observer Miyamoto Musashi, au seuil d'une vie qui l’aura vu passer du stade de samurai violent et sans pitié à celui de sage ayant transformé un moyen de mort, le sabre, en art de vivre.

 

le 14 septembre 2013,

Oriibu

(photos (c) Oriibu, avril 2013)

 

Lire aussi:

 Sur les traces de Miyamoto Musashi, 1ère partie: Ichijoji

 Sur les traces de Miyamoto Musashi, 2ème partie: Ganryujima

 Bientôt : les tombes de Miyamoto Musashi.