Le bruit court qu’il ne faudrait plus dire « mokuso » lors des entraînements de kendo... On pourrait encore le faire, mais pas le dire ! Et on pourrait aussi ne le pas le faire… Au choix… Choix de qui ? Du sensei, de l’enseignant ? Du pratiquant ? De la Fédération ? Et pourquoi  ne plus dire « mokuso » ? Est-ce la  volonté de quelques pratiquants de kendo ou de la ZNKR ? Volonté d’effacer ce que certains pratiquants ne comprennent pas ? Ou considèrent que ça ne sert à rien ? Volonté d’éliminer une pratique issue d’une religion ? Pour ne pas choquer ? Pour lisser, aplanir, uniformiser, aseptiser ? A ce jour, aucune consigne officielle de la ZNKR ne semble être passée par le CNK jusqu’aux clubs, alors ce n’est peut-être qu’une fausse rumeur,  mais je pense que ce serait une erreur d’éliminer le terme et la pratique du « mokuso » lors de nos entraînements de kendo et iaido.

Oui, « mokuso » est issu du bouddhisme… Tout comme le kenjutsu est devenu kendo au contact du bouddhisme… (Je ne parle ici que du bouddhisme, mais il y a aussi le Shinto et le Confucianisme qui ont modelé l’art du sabre). Je suis persuadé que sans le bouddhisme Japonais, le kendo n’existerait pas et la technique du sabre Japonais serait tombée en désuétude, comme celle de l’escrime des chevaliers occidentaux.  Et pourtant, Dieu merci (si j’ose dire !), pas besoin d’être bouddhiste pour pratiquer le kendo ! Le kendo sportif qui s’est développé après la seconde guerre mondiale a gommé ses influences historiques et spirituelles, du moins dans son développement international, mais ne les a pas rejeté et en a conservé ce qui en fait l’essence. Et c’est en cela que le kendo reste un art martial, et non un simple sport.

Et comme justement, depuis  quelques temps, je m’intéresse aux liens entre le kendo et le bouddhisme et qu’il y a énormément de choses à dire sur le sujet (et que progresser dans la connaissance de ces liens est passionnant),  mon sang n’a  fait qu’un tour quand j’ai appris qu’il ne faudrait plus dire « mokuso » ! Alors je vous livre ci-dessous quelques notes recueillies sur « mokuso ». Ce n’est qu’une sorte de brouillon très incomplet d’un chapitre de ce qui devrait être une véritable encyclopédie « Kendo et Zen » ! N’étant ni un maître de kendo ni un maître du bouddhisme, les propos qui suivent n’engagent que moi et comportent certainement des approximations ou erreurs : je ne demande qu’à les corriger grâce à vos remarques !

Olivier 

 


 

Mokuso : un instant de méditation

Chaque entraînement de kendo commence et se termine par mokuso.

Tout d’abord, les pratiquants de kendo, les kenshi, se mettent en seiza : à genoux, les jambes sous les cuisses, les pieds sont à plat sur le sol et les fesses reposent sur les talons. Les mains sont posées naturellement sur le haut des cuisses, paumes vers le bas. Le dos est bien droit, les épaules sont relâchées. Pour les hommes, les genoux sont écartés de la largeur de deux poings, pour les femmes les genoux sont collés l’un contre l’autre.

Seiza, signifiant « être assis de manière correcte »,  est la position traditionnelle et révérencieuse de s'assoir des Japonais, depuis l'ère Tokugawa (1600) jusqu'à nos jours.

Pour faire mokuso à partir de la position seiza, les kenshi joignent leurs mains devant eux d'une manière bien précise devant leur ventre : main gauche reposant dans la main droite, posées sur le haut des cuisses, paumes en l'air et les deux pouces s'effleurant ; paumes et pouces forment un ovale. Ils gardent leur dos droit et leurs épaules relâchées, ferment à moitié ou totalement leurs yeux et respirent profondément par le ventre de façon lente et silencieuse. Le corps est totalement décontracté, sans aucune crispation ou tension de quelque muscle que ce soit, ce qui ne veut pas dire avachi. 

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En japonais moku, 黙 (もく), veut dire « silence » et so, 想 (そう), signifie « pensée », ce qui fait qu’une traduction littérale de mokuso pourrait être « penser en silence ». Au nouveau pratiquant occidental de kendo, il est souvent expliqué que cet instant de silence permet de se « vider l'esprit », d'oublier les tracas du quotidien et de chasser les pensées et idées parasites qui assaillent notre esprit, ce qui lui permettra de pleinement intégrer l’enseignement donné par le sensei et réaliser les combats au sabre. En fin de séance d’entraînement, les kenshi font à nouveau mokuso, pour à nouveau vider l’esprit des pensées parasites qui auraient pu naître lors de l’entraînement et retrouver la sérénité.

Penser « Je ne penserai pas »

C’est déjà avoir une pensée en tête.

Ne pensez simplement pas

A ne pas penser du tout

(Poème ancien cité par Takuan Soho, XVIIème siècle)

 

Comme il est très dur de ne penser à rien, il est demandé au kenshi de se focaliser sur une respiration juste tout en gardant une position parfaite du corps : ne pas gonfler ses poumons (ce qui aurait pour effet de contracter les épaules) mais inspirer lentement et profondément par les narines en gonflant le ventre ; bloquer un court instant la respiration, puis expirer très lentement par la bouche (qui reste fermée) en poussant les intestins vers le bas, jusqu’à ce que les poumons soient entièrement vides  (des variantes existent sur la façon de respirer, mais ce n’est pas le propos de ce texte). Penser à sa respiration n’est pas « penser à rien » mais permet de ne penser à rien d’autre, ce qui est déjà pas si mal !

Cette façon d’appréhender le mokuso  n’est pas fausse et peut se suffire à elle-même, mais il faut savoir que ce n'est rien d'autre qu'une forme de méditation  Zen ! Ce n'est pas qu'un simple moment de relaxation ou de concentration, car on y cherche vraiment à se « vider l'esprit », c'est à dire à se mettre en condition pour atteindre mushin, la non-pensée.

Le terme "méditation" n’a pas la même signification dans le sens oriental que dans son sens occidental. Pour les occidentaux, la méditation se définit souvent comme "une réflexion profonde sur un sujet", pour les orientaux il s’agit d’un exercice spirituel qui consiste au contraire à évacuer les pensées, les concepts, les sentiments et les émotions de façon à faire apparaître la nature profonde pure et vide de l’esprit (voir http://www.buddhaline.net/La-meditation-bouddhique-une-voie, Dr Trinh Dinh Hy)

Minoru Kyota (dans « Kendo: Its Philosophy, History and Means to Personal Growth ») compare la position utilisée pour le mokuso à la position du lotus utilisée pour la méditation Zen ou Shingon. Le but des deux positions est le même, les éléments à respecter sont identiques (dos, épaules, yeux, respiration, etc). La différence dans l'assise (seiza vs lotus) vient du fait que le samurai devait être disponible à tout moment pour pouvoir bondir en dégainant son sabre. Il est facile de comprendre qu'il est plus rapide de bondir à partir de la position seiza qu'à partir de celle du lotus !

La position des mains (telle que décrite plus haut) lors du mokuso est également issue du bouddhisme : c’est un mudra, position codifiée des mains ayant une signification symbolique. Les cinq doigts de la main gauche symbolisent les cinq éléments (terre, eau, feu, vent, vide) de l’humanité et les cinq doigts de la main droite représentent ceux du cosmos. Le mudra utilisé en kendo symbolise ainsi l’intégration de l’homme et du cosmos. Au-delà de cette symbolique qu’on n’est pas obligé de connaître (si ce n’est par curiosité intellectuelle), la position des mains permet, si elle est respectée, de s’assurer d’être parfaitement détendu, sans crispation musculaire des mains, des bras, des épaules, du corps…

Il y a toutefois une différence entre la méditation zazen (en lotus face au mur) et le mokuso du kendo: dans le premier cas l'objectif est de « regarder à l'intérieur de soi-même », alors que dans le deuxième cas le but est de « lire l'intention de son adversaire ». Mais dans les deux cas, ceci n'est possible que par la non-intrusion de l'intellect dans l'esprit.

L'importance du mokuso, parfois négligée dans les dojos modernes, est donc fondamentale pour la compréhension de la voie du sabre. En faisant mokuso, le kenshi est censé réaliser la fusion corps-esprit et se mettre dans l'état de non-esprit (mushin) qui lui permettra de combattre.  Minoru Kyota fait là une différence entre les sports occidentaux qui utilisent la relaxation (détente, absence d’attention et d’effort) pour contrôler l’anxiété, et le kendo qui préconise la méditation pour maîtriser l’ego.

Consciemment ou inconsciemment, pour peu qu'il soit sincère dans sa pratique du mokuso en cherchant à se « vider l’esprit », le kenshi réalise alors une forme de méditation Zen. Rien de magique là-dedans, les bienfaits du mokuso ne sont pas forcément directement mesurables, mais puisqu’on pratique un art martial issu de la culture Japonaise et puisqu’on veut en garder l’âme, on se doit de comprendre le lien corps/esprit qui est à la base de cette culture.

Bien souvent, dans nos dojos, la durée de cette méditation est beaucoup trop courte : il faudrait qu’elle dure au moins le temps de cinq respirations, voire dix… La pratique de mokuso ne permet pas à elle seule de devenir un bon pratiquant de kendo (sinon tous les moines bouddhistes seraient d’excellents kenshi !), mais en maîtriser la pratique permet certainement de progresser sur la bonne voie.

Et savoir d’où ça vient ne peut pas faire de mal…

Oriibu

 PS: en tout cas, en voici un qu'on n'empêchera pas de faire mokuso: Miyamoto Musashi:

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 (statue de Miyamoto Musashi à Reigando, Kyushu, photo (c) Oriibu 2013)