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Les deux samurais se font face. Leurs sabres sont encore dans les fourreaux, et la distance qui les sépare ne permettrait pas une attaque directe… pourtant le combat a commencé, un combat où chacun essaie de prendre le dessus sur l’autre par le simple pouvoir du ki, l’énergie. Les deux hommes sont en mouvement, ils tournent en rond sans jamais se quitter du regard. Leurs pas de côté sont lents, les pieds cherchant à chaque instant à deviner les obstacles du terrain, un champ fauché, que leurs yeux ne peuvent voir, définitivement rivés les uns dans les autres. Tout le combat entre Isaburo et Tatewaki se passe dans les déplacements calculés et dans la lueur des regards.

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Le duel s’intensifie quand les mains se portent à la garde des sabres… le mouvement s’accélère, la distance entre les duellistes diminue. Isaburo recule une fois sous la pression, puis une deuxième fois… et soudain les sabres jaillissent et s’entrechoquent. Tatewaki n’est pas étonné par la tactique d’Isaburo : « tu recules une fois, tu recules deux fois, mais tu ne renonces jamais ». Les deux hommes se connaissent et s’apprécient, mais aujourd’hui c’est un combat à mort entre eux.

On est au Japon en 1725, en pleine ère Edo, en pleine paix des Tokugawa pendant laquelle les samurais ont transformé leurs techniques de combat en véritable art. Il n’y a plus de guerre, mais la caste des bushis (guerriers) continue à perfectionner l’art du sabre. Malgré leur vie consacrée à l’entraînement guerrier, rares sont les samurais qui ont l’occasion de vraiment combattre. Mais ces deux là sont de vrais bretteurs expérimentés et leur estime réciproque, si ce n’est leur amitié, n’empêche pas que leur but commun est de gagner le combat et donc de tuer l’autre.

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Les sabres se frappent, glissent l’un contre l’autre, s’abattent là où était l’adversaire un centième de secondes auparavant… Les regards sont toujours brulants, et soudain Tatewaki charge vers Isaburo en coupant puissamment avec son katana, mais Isaburo esquive tout en avançant et tranche en diagonale, du bas vers le haut. Tatewaki s’arrête net puis s’écroule sur le sol.

« Je ne pouvais pas gagner… » souffle Tatewaki avec admiration à Isaburo avant de s’éteindre définitivement. Au-delà de la technique, dans laquelle Tatewaki était sans doute un cran au dessus, c’est l’esprit qui animait Isaburo qui lui a permis de gagner le combat.

Pour comprendre quel est cet esprit habitait Isaburo au moment du duel, qui se situe quasiment à la fin du film, il faut revenir au début de l’histoire.

 

On ne sert plus qu’à tester des sabres sur des poupées

Isaburo Sasahara, vassal d’un grand seigneur mène sa vie de façon un peu désabusée, entre une femme autoritaire et un rôle de Chef des écuries, sans doute honorifique mais peu exaltant. « On ne sert plus qu’à tester des sabres sur des poupées » lui dit d’ailleurs Tatewaki après la première scène du film, magnifique où, en effet, il a pour mission de tester une lame sur un épouvantail en paille.

 

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Je me suis sentie comme une robe blanche jetée dans la boue

Cette petite vie somme toute tranquille va être chamboulée quand le seigneur des lieux répudie sa concubine et oblige Yogoro, fils d’Isaburo, à épouser celle-ci. Elle s’appelle Ichi, belle et rebelle (oui je sais : facile !) et a giflé le seigneur et traîné par les cheveux la femme qui  l’avait remplacée auprès de lui après qu’elle lui ait donné un héritier. On le saura plus tard dans le film, ce n’est pas par amour déçu qu’Ichi a eu une telle réaction, mais plutôt par dépit d’avoir sacrifié sa vie pour un homme qui la répugnait : « je me suis sentie comme une robe blanche jetée dans la boue ».

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J’ignore quelles sont les vertus du sabre, mais il a fait de toi un esprit borné

 Les Sasahara essaient bien par tous les moyens de refuser ce mariage forcé, mais ils finissent par obéir à ce qui s’avère être un ordre non négociable du seigneur. Et finalement, ce mariage parti sous de bien sombres auspices s’avère devenir un mariage d’amour. Yogoro et Ichi s’aiment vraiment et sincèrement et donnent naissance à une petite fille : Tomi. Tout semble aller pour le mieux dans la maisonnée, à part peut-être la belle-mère d’Ichi, qui reste acariâtre.

Mais deux ans après ce mariage, coup de tonnerre : le seigneur veut récupérer Ichi auprès de lui, car le fils qu’il a eu d’elle est devenu prince héritier du fief… Et c’est là que tout bascule : Ichi, Yogoro et Isaburo disent « non »… Ils refusent de se soumettre. Malgré toutes les tentatives du reste du clan Sashara et du chambellan du seigneur pour obtenir un accord. Pour sauvegarder les apparences, sauver la face de chacun, il y a une recherche à tout prix d’un consensus permettant à Ichi de retourner au château seigneurial, peu importe qu’il soit sincère ou artificiel.

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Même s’il pleut du feu, je garde Ichi

La pression du clan pour le « oui » devient de plus en plus forte et menaçante, allant jusqu’à l’enlèvement par la ruse d’Ichi, mais le trio tient bon : « non » c’est « non ». Dans une scène terrible et sadique de pression morale, Ichi préfère finalement se suicider en s’empalant sur la pointe de la lance d’un gardien, sous les yeux de son mari Yogoro et de son beau-père Isaburo. C’est le début d’un combat désespéré où Yogoro laissera également sa vie tandis qu’Isaburo massacrera l’envoyé du seigneur et tous ses gardes.

Isaburo décide alors de partir avec la petite Tomi à Edo pour dénoncer auprès du Shogun les agissements de son seigneur. Et c’est là qu’intervient le duel avec Tatewaki, décrit en début de cet article. Moment fort, combat intense en ki (énergie) qu’on ne peut vraiment apprécier qu’en ayant bien compris toute l’histoire racontée jusqu’ici dans le film. Tatewaki qui se présente dans ce duel comme le défenseur respectueux du système a en fait un jeu beaucoup plus trouble… Il a en effet plusieurs fois, incidemment et discrètement influencé son ami Isaburo à ne plus plier l’échine… Mon interprétation personnelle est qu’il a encouragé son ami à se rebeller pour en arriver enfin à ce combat ultime, instant de vérité pour lequel tout samurai consacre son existence sans jamais avoir la chance de le connaître…

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Isaburo, vainqueur du duel sera finalement abattu par des balles de mousquet, non sans avoir chèrement défendu sa peau et laissé quelques cadavres sur le champ de bataille… Il meurt en appelant Tomi, sa petite fille, en s’excusant auprès d’elle d’avoir échoué et en la suppliant d’être comme sa mère et d’épouser un homme comme son père…

Un chef d’œuvre parfois injustement contesté et incompris

Ce film de Masaki Kobayashi est un chef d’œuvre ! Outre des décors magnifiques (le Japon du 18ème siècle, tel qu’on peut encore le voir au Japon dans de lieux respectueusement conservés), des images en noir et blanc superbes, des acteurs sublimes (Toshiro Mifune, Tatsuya Nakadai, Yoko Tsukasa), le scénario est très prenant et l’histoire passionnante. Certains critiques (professionnels ?) semblent penser que ce film est moins intéressant, voire inutile, après « Hara Kiri » du même réalisateur, tourné cinq ans plus tôt. Ils pensent que l’objet du film et son message sont identiques. Quelle erreur !

Evidemment, dans les deux films, il y a le refus d’un samurai de se plier à des règles qu’il juge injustes, stupides et abusives. Mais dans Hara Kiri, le samurai se rebelle sans illusion et sait très bien dès le début qu’il court à sa mort, tandis que dans Rébellion, il a l’espoir de changer la situation.

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Et dans Rebéllion, le jeu entre le vieux samurai (Isaburo), son fils (Yogoro), sa belle-fille (Ichi) et son ami (Tatewaki) est plein de subtilité, autant dans les paroles que dans les non dits ou les regards… C’est une autre histoire, toute aussi poignante et prenante, mais finalement le scénario de Rébellion s’avère plus subtil que celui d’Hara Kiri, même s’il est moins « impressionnant ».

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Pour certains, ce film serait également une critique de la société Japonaise de cette époque et du Bushido (la voie des guerriers) dans son ensemble… Que nenni ! Il s’agit d’une critique d’une certaine perversion du bushido… Les vrais samurais, ceux qui ont au plus profond de leur être intégré l’esprit du bushido, sont justement ceux qui se rebellent contre un système dévoyé qui s’éloigne de cet esprit. Le samurai qui se rebelle montre là un profond sens de ce qui est appelé « code de l’honneur » mais qui est bien plus une façon d’être, une philosophie de vie.

Evidemment, l’histoire et sa morale peuvent être transposées à notre époque : savoir se rebeller, dire non à une situation absurde et/ou injuste. Je ne parle pas de la rébellion de l’adolescent  qui a besoin de prendre son envol, du politicien qui retourne sa veste au gré de son propre intérêt ou de celui qui trouve injuste que tout ne lui tombe pas dans le bec comme par enchantement…  Non, il s’agit d’une rébellion contre une vraie injustice, une perversion, un abus de pouvoir… Et là, il y a souvent matière à dire « non » !

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Combat après une cuite

Pour en revenir au film Rébellion, on apprend au détour d’une interview de Tatsuya Nakadai que la scène du duel avec Toshiro Mifune a failli ne pas être tournée… parce qu’ils avaient tous deux un peu abusé du sake la veille au soir ! Voici donc le secret de l’intensité de leur regard !

Bon voilà, je ne suis pas critique de cinéma (je suis même particulièrement nul en connaissances cinématographiques !) mais, vous l’avez compris, j’ai aimé ce film et, tiens, je vais encore le regarder pour y découvrir, encore, de nouvelles subtilités.

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Trailer :  https://www.youtube.com/watch?v=ZzZmqsVs9V8

 Rébellion  (titre original : Samurai Rebellion), 1967, 128 minutes

Réalisation : Masaki Kobayashi

Avec Toshirō Mifune, Yōko Tsukasa, Tatsuyoshi Ehara, Tatsuya Nakadai