Pour bien comprendre pourquoi et comment l’art du sabre développé par les samurai et devenu le kendo aujourd’hui est imprégné de Bouddhisme Zen, il faut commencer par un rapide survol historique du Japon.

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Le Zen puise ses racines au plus profond du Bouddhisme, puisque son origine remonte aux prémices  du Bouddhisme indien (sermon du Bouddha Shākyamuni à ses disciples), avant un passage par la Chine et la Corée pour se répandre au Japon par vagues successives à partir du 6ème siècle. Ce passage par la Chine explique pourquoi on retrouve une forte influence du Taoïsme et du Confucianisme dans le Bouddhisme Japonais. En 592, le Bouddhisme fut déclaré religion officielle du Japon par la cour impériale, mais il n’élimina pas pour autant la religion séculaire du pays : le Shinto (la Voie des Dieux). Malgré une histoire parfois houleuse entre les deux courants religieux, ceux-ci finirent par cohabiter et les Japonais sont à la fois bouddhistes et shintoïstes, les deux religions ayant opéré parfois un syncrétisme entre elles ou en tous les cas s’influençant mutuellement fortement. Aux 14ème et 15ème siècles, la doctrine Zen (issue du Bouddhisme Chan Chinois) devint prépondérante au Japon, sous l’influence des shoguns de Kamakura et de Muromachi, et ce jusqu’à nos jours.

Il faut aussi noter que si en Occident le Zen est souvent exclusivement associé au Zen Sôtô (introduit en France par Taisen Deshimaru et aux Etats-Unis par Shunryu Suzuki Roshi), cette école est loin d’être la seule au Japon qui possède 13 écoles bouddhistes principales qui ont elle-même donné lieu à plus de 50 branches différentes auxquelles il faut rajouter des milliers de groupe religieux plus ou moins importants. Aujourd’hui, comme au 17ème siècle, parmi les écoles les plus influentes, on peut citer Tendai (école du Mont Tiantai), Shingon (école de la Parole vraie), Nichiren (Lotus du Soleil), Jōdo (école de la Terre pure), Jōdo shin (école de la véritable Terre pure), Yūzū nenbutsu (école de l'Attention Mutuelle au Bouddha), Ji (école de l'Heure), Rinzai (école du bonze chinois Linji),  Sōtō (école des bonzes chinois Caoshan Benji  et Dongshan Liangjie),  Ōbaku (école du mont Huangbo).

 

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Ce bref rappel de l’histoire du développement du Zen au Japon montre que celui-ci est à son apogée au moment où commence l’ère Edo (1600). Or c’est à cette époque que l’art du sabre, technique guerrière jusqu’ici développée dans l’unique but de gagner au combat en éliminant son ou ses adversaires, bascule vers une voie où le sabre deviendra progressivement un outil permettant de forger l’esprit et de créer une philosophie de vie bien spécifique.

En effet, pendant plus de deux siècles (1600 à 1868), la dynastie des shoguns Tokugawa va maintenir le Japon en paix en fermant les frontières à toute influence extérieure (enfin presque) et en maîtrisant les velléités belliqueuses éventuelles  des différents daymio (seigneurs) du pays.

C’était une paix assez relative mais les guerriers de l’époque, appelés bushi ou samurai,  se retrouvèrent sans vraie guerre à mener. Pour contrôler cette classe armée qui pouvait s’avérer dangereuse pour le nouveau pouvoir en place, tout comme elle pouvait lui être utile dans certaines occasions, les Tokugawa érigèrent les samouraïs en  classe supérieure de la société, devant celles des fermiers, des artisans et des commerçants.

Les samurai continuèrent alors sans relâche à perfectionner les différents arts du combat : parmi la quarantaine d’armes utilisées il y a l’arc, la lance, la main nue, le mousquet et tout ce qui peut servir à gagner un combat, mais parmi elles le sabre a toujours conservé une aura particulière. Ils s’ouvrent alors aussi à d’autres formes d’art (calligraphie, cérémonie du thé, poésie, peinture, etc.)

La fleur des fleurs est le bourgeon de la fleur du cerisier,

Le samouraï est l'homme parmi les hommes.

(proverbe japonais)

 

C’est ainsi qu’au 17ème siècle, pour donner un cadre et un sens à l’existence des samurai, se développe le code du  bushido (la voie du guerrier). Les prémices de ce code remontent en fait au 12ème siècle (shogunat de  Minamoto no Yoritomo), mais il est alors poussé à l’extrême en donnant de véritables règles très strictes sur la façon d’être des samurai, sur le sens de leur vie et de leur mort. Evidemment, ce code est empreint de la culture de l’époque, ce qui explique qu’on y retrouve des préceptes issus du Bouddhisme (approche de l’éveil, méditation), du Shinto (vénération des ancêtres, culte de la patrie et de l’Empereur) et du Confucianisme (rapports sociaux).

Le bushido est une somme de pensées et de préceptes dont les éléments ont été transmis oralement ou aux travers de textes émanant de maîtres de sabre ou de moines Bouddhistes.  De ces paroles et de ces écrits, on peut supposer que beaucoup ne nous sont pas parvenues, mais ils imprègnent encore de façon tangible la société japonaise et notamment l’esprit qui différencie les arts martiaux des simples sports. Parmi ces arts martiaux, le kendo, la voie du sabre, est sans doute celui qui est le descendant le plus direct de cet esprit même si en Occident, contrairement à d’autres arts martiaux, il ne revendique pas cette filiation.

 

Les grands maîtres Zen du Sabre

 

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Suzuki Shosan (1579-1655) fait partie de ceux qui ont fortement influencé l’évolution de la société japonaise de l’époque. Ancien samurai, ayant participé à la bataille de Sekigahara qui permit aux Tokugawa de prendre le pouvoir, il est devenu moine Zen en 1621 et a synthétisé son expérience des combats et celle de la contemplation Zen. Plusieurs écrits transmettent son enseignement, dont le Roankyo (1), recueil de sermons qui jettent les bases d’un « Zen de samurai », viril et sans concession.

Maintenez l’esprit comme si vous vous trouviez en face des mâchoires d’un tigre.

 

Par cette phrase, Suzuki Shosan indique que la voie de Bouddha est de se détacher de la vie-et-mort, en ayant en permanence « les yeux au moment du duel » permettant ce détachement. Il faut avoir « l’esprit de celui qui avance dans le champ de bataille » consistant à se résoudre à la mort :

« Souhaiter renaître dans la Terre pure d’Amida, en une vie prochaine, signifie abandonner ce sac de fécès (le corps) sans rien penser. Je ne connais aucune autre loi du Bouddha à étudier. »

Suzuki Shosan tire ainsi de son expérience au combat des principes qui lui permettront de créer son propre style de Zen, le Nio Zen, basé sur la méditation et l’exemple des « deux divinités de diamant » et du « génie immobile » (Fudo Myoo) qui sont une entrée de la loi de Bouddha. Ces divinités, rois-gardiens souvent présents à l’entrée des temples ont un aspect guerrier et Suzuki Shosan voit dans la mise en pratique de cette énergie et fermeté la seule loi de Bouddha, permettant de détruire corps et esprit. 

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Takuan Soho (1573-1645), lui, n’a jamais combattu avec un sabre, mais ce fut un moine qui  joua un rôle considérable dans la diffusion du Zen, et plus particulièrement dans la véritable fusion entre celui-ci et la technique du sabre (2). Il influença fortement les grands maîtres du sabre tels que Miyamoto Musashi  ou Yagyu Munenori (école Yagyū Shinkage-ryū) et Ono Tadaaki (école Itto-ryu) en livrant les clés permettant à l’art martial du sabre de passer de jutsu (technique) à do (voie). Calligraphe, peintre, poète, maître de l’art du thé et du jardin (il a inventé le radis chinois appelé Takuan), il avait un caractère bien trempé et une forte personnalité, devisant ou écrivant à d’éminentes personnalités telles que le shogun Tokugawa Iemitsu, le daimyo chrétien Kuroda Nagamasa,  le général Ishida Mitsunari ou l'empereur Go-Mizunoo.

« Rien n’est plus précieux que la vie. Et pourtant, au moment où nous devons laisser aller cette précieuse vie pour lui préférer la raison [gi, droiture], rien n’est plus estimable que la raison. »

 

Dans le Taiaki, les annales du sabre de Taia, il écrit :

« L’homme accompli utilise le sabre mais ne tue pas les autres. Il utilise le sabre et donne vie aux autres.

Lorsqu’il est nécessaire de tuer, il tue. Lorsqu’il est nécessaire de donner la vie, il donne la vie.

 Lorsqu’il tue, il le fait en restant totalement concentré ; lorsqu’il donne la vie, il le fait en restant totalement concentré. »

 Pour Takuan Soho, le vrai expert en sabre n’a pas besoin de sortir son arme pour « tuer » les autres, la simple peur de la confrontation suffit à en faire des hommes morts. Quand il sort son sabre, il donne vie à son adversaire en lui permettant d’agir, de bouger, de se défendre.  Et quand il tue ou laisse la vie sauve, il le fait en toute liberté, en totale concentration, dans un état méditatif accompli.

Miyamoto Musashi, Ichijoji, Kyoto, 2009

Miyamoto Musashi  (1584-1645) quant à lui est un samurai emblématique du Japon qui tua son premier adversaire en duel à  13 ans. De cet âge et jusqu’à 29 ans, il parcourut une bonne partie du   Japon dans un vrai musha shugyo (voyage initiatique) et fit plus de 60 combats individuels contre les meilleurs bretteurs qu’il battit tous, les laissant morts ou humiliés. Dans l’introduction du Go Rin no Sho (3), il écrivit :

« Mes victoires ne provenaient pas de la supériorité de ma tactique, mais plutôt de qualités innées chez moi grâce auxquelles je ne me suis pas écarté des meilleurs principes. Peut-être bien aussi que mes adversaires manquaient de tactique. »

A partir de ce moment là, il décida donc d’approfondir la « Voie de la tactique » en se forgeant « matin et soir ». Les 20 années de sa vie qui suivirent son assez peu connues, mais on sait qu’Il devint maître d’arme chez le seigneur Ogasawara à Akashi, essaya en vain de devenir celui du shogun, et participa aux batailles d’Osaka.

« Parvenu à la cinquantaine, l’unification avec la Voie de la tactique s’est faite d’elle-même en moi »

A 53 ans, en 1637, Musashi devint l’hôte du clan Ogasawara à Kokura avant de rejoindre le seigneur Hosokawa Tadatoshi à Kumamoto 3 ans plus tard, pour devenir maître d’arme après avoir défait en duel le titulaire du titre. Il est alors au sommet de la maîtrise de sa Voie, s’adonne à d’autres formes d’art (calligraphie, peinture, cérémonie du thé) et crée le Niten Ichi Ryu (4) « l'école des de ux ciels en un »), aboutissement de toute son expérience.

reproduction des bokuto de Miyamoto Musashi, Reigando, Kumamoto, 2013

« Il faut rendre notre esprit semblable à l'eau. L'eau prend la forme des récipients qui la contiennent, qu'ils soient carrés ou ronds. L'eau peut se réduire à une goutte ou atteindre la taille d'un océan. L'eau qui se trouve au fond des gouffres profonds a une couleur d'un vert pur. L’eau est incolore, mais elle est verte au plus profond d’un gouffre. L’eau représente la pureté, la même que devrait avoir notre esprit si on veut vaincre notre ennemi. Cela est vrai pour un combat individuel ou pour une bataille rangée, tout comme pour l’artiste qui peut créer une œuvre magnifique à partir d’un petit modèle.»

En 1643, âgé de 58 ans, Musashi se retira dans la grotte de Reigando (« grotte du roc-esprit ») pour pratiquer la méditation Zen. Il y mourut le 19 juin 1645, après avoir écrit le Go Rin no Sho. Ce livre est un trésor de réflexion et de philosophie. On peut le lire au premier degré, comme un traité de technique de sabre et de tactique, même si, comme le précise Musashi lui-même :

 

«  La simple lecture de ce livre ne saurait faire parvenir à la Voie de la tactique et il faut éviter d'en considérer le contenu comme un simple recueil de mots. Au contraire, il faut essayer d'adapter tout ce qui est dit à notre propre corps. Découvrez de vous-même ces théories en évitant l'imitation et le plagiat. Sans cesse réfléchissez selon votre corps. »

Mais on peut aussi le lire comme un traité philosophique ou d’efficacité à appliquer dans tous les domaines de la vie (art, vie sociale, philosophie, économie, art, etc.) sans jamais toucher un sabre. L’important est de « s’entraîner », et non en rester au simple jeu d’idées.

Contrairement à ses contemporains Suzuki Shosan et Takuan Soho, Miyamoto Musashi n’a pas été moine Bouddhiste, mais bien qu’il écrive ne faire aucun emprunt au Bouddhisme ou au Confucianisme ni s’inspirer d’aucun récit militaire ou traité de stratégie, son Go Rin no Sho peut clairement être rattaché à la culture bouillonnante de son époque, et donc à la pensée Zen (5), Shinto et Confucianiste. Musashi voulait probablement dire qu’il n’a été soumis à aucun courant de pensée en particulier et qu’il a créé lui-même sa philosophie.

 

 

Jocho Yamamoto

Jocho Yamamoto (1659-1719) est moins connu que les trois précédents mais, comme eux et des dizaines d’autres, il  n’en est pas moins un de ces personnages qui ont forgé la pensée des samurai de l’ère Edo, avec une influence toujours vivace dans le Japon d’aujourd’hui. Samurai fidèle du clan Nabeshima (château de Saga, Kyushu) jusqu’à l’âge de 42 ans, il rencontra deux personnes qui le marquèrent profondément : le moine Zen Tannen et le lettré Confucéen Ishida Ittei. Mais le tournant de sa vie eut lieu en 1700, quand il ne fut pas autorisé à se faire seppuku suite à la mort de son seigneur, en raison du refus du seigneur Nabeshima Mitsushige lui-même et d’un nouveau décret des Tokugawa interdisant cette pratique qui décimait les samurai de l’époque. Jocho Yamamoto se rasa alors la tête et devint moine Bouddhiste en allant se retirer en ermite à Kurotsuchibaru. C’est là qu’en 1716 fut écrit l’Hagakure (6) , compilation de ses pensées et enseignements. En fait, ce texte n’était pas destiné à être publié, mais c’est un de ces disciples qui transcrivit tout ce que son maître lui apprenait ! L’Hagakure fut réservé au clan seigneurial de Nabeshima et resta secret jusqu’au début de l’ère Meiji et la dissolution de la caste des samurai avant de n’être réellement diffusé au Japon que dans les années 1930. 

 «  J’ai découvert que la voie du samurai réside dans la mort »

Ainsi commence l’Hagakure, donnant le ton à toute la pensée de Jocho Yamamoto. Le samurai doit être prêt à mourir à tout moment, du moment que c’est pour une cause juste, c'est-à-dire principalement défendre son clan ou son honneur.

« Quand on possède valeur martiale et détermination, même la tête coupée, tout comme un esprit vengeur, on ne meurt pas »

Véritable concentré de bushido, l’Hagakure s’évertue à donner des règles à respecter pour les samurai de l’époque, en critiquant l’attitude de certains d’entre eux. Il est intéressant de noter que Jocho Yamamoto n’a probablement jamais combattu réellement, même si en qualité de samurai il a pratiqué sans relâche les arts martiaux. Etre prêt à la mort, être prêt à sacrifier sa vie, voilà le fondement de sa pensée.

« Si on se préparait auparavant mentalement à l’idée d’être trempé, on serait en fin de compte fort peu contrarié à l’arrivée de la pluie »

Recueil de pensées sans commentaires explicatifs, les préceptes énoncés ont une philosophie qui ne concerne pas que les samurai de cette époque :

« La meilleure attitude à avoir à l’égard de la parole, c’est de n’en pas user. […] Un nombre surprenant de gens se ridiculisent en parlant sans réfléchir et se déconsidèrent d’autant. »

 

(à suivre)

Oriibu

 


(1) Roankyo, Susuki Soshan, publié en français sous le titre Zen et Samouraï, traduction de M. et M. Shibata, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1994

(2) L’Esprit Indomptable, Ecrits d’un maître de Zen à un maître de sabre, Takuan Soho, traduction de William Scott Wilson et Josette Nickels-Grolier, BUDO Editions, 2001.

Ce livre reprend 3 textes de Takuan Soho :

  • Fudo Chi Shinmyo Roku (récit mystérieux de la sagesse immuable) écrit pour Yagyu Munemori , maître de l’école Yagyu Shinkage,
  • Rei Ro Shu (le son clair des joyaux).
  • Tai-A Ki  (annales du sabre de Taia), texte qu’il écrivit à Ono Tadaaki, maître de l’école de sabre Itto.

(3) Go Rin No Sho, Traité des Cinq Roues, Miyamoto Musashi, 1645, traduction M. et M. Shibata, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1983

(4) Aujourd’hui, le Niten Ichi Ryu existe toujours sous deux branches : Hyoho Niten Ichi Ryu (près de Fukuoka) et Noda Ha Niten Ichi Ryu (à Kumamoto).

(5) La structure même du Go Rin no Sho fait expressément référence au Zen via les titres des chapitres (Terre, Eau, Feu, Vent, Vide) qui sont la version Japonaise des cinq éléments du Taoïsme Chinois (métal, bois, eau, feu, terre) en rapport avec le Yin Yang et le Ki (énergie vitale). 

(6) Hagakure, le Livre secret des samouraïs, Jocho Yamamoto, traduction de M.F. Duvauchelle, Guy Trédaniel Editeur, 1990. Cette traduction ne reprend que onze volumes traitant explicitement du « devoir du samurai ». Noter que Jocho Yamamoto s’appelait Yamamoto Tsunetomo avant de devenir moine Bouddhiste.

traité cinq roues esprit indomptable zen et samourai hagakure