musashi

Dans le premier chapitre du Traité des Cinq Roues (Go Rin No Sho), Miyamoto Musashi donne neuf règles (1) à appliquer pour ceux qui veulent apprendre sa stratégie. La première règle est :

Eviter toutes pensées perverses

Ce précepte est assez déroutant car, même si tout le monde se doute que la perversion n’a pas sa place dans le cheminement sur une Voie, quelle qu’elle soit, nous pouvons nous interroger sur le sens que donne Miyamoto Musashi à ce mot.

En fait, cette phrase est extraite de la traduction du Go Rin No Sho faite par Maryse et Masumi Shibata en 1977, avec toutes les difficultés liées à l’interprétation d’un texte écrit en japonais ancien. Dans la traduction de ce texte faite par Kenji Tokitsu en 1988, le précepte devient :

Penser à ce qui n’est pas le mal

Dans les notes qui accompagnent son étude, Kenji Tokitsu précise qu’une autre traduction du texte originel (yokoshima ni naki koto o omou) est possible :

Penser à ce qui ne dévie pas de la voie

Les trois traductions données ne sont pas incompatibles, et je dirais même qu’elles sont complémentaires pour une bonne compréhension de ce qu’a voulu dire Miyamoto Musashi.

Alors quelles sont les pensées perverses qu’il faut éviter ? Quelles sont les mauvaises pensées ? Qu’est-ce qui risque de nous dévier de la Voie ?

Si tout le Traité des Cinq Roues nous donne les clés pour progresser sur la voie, la réponse à ces questions se trouvent de façon plus évidente dans le dernier chapitre, le Rouleau du Ciel, le plus court et le plus mystérieux. Sur le titre de ce chapitre lui-même, la traduction est double : Rouleau du Vide pour les Shibata, Rouleau du Ciel pour Kenji Tokitsu. Ce dernier explique que, dans le titre original (kû no maki), le terme kû a une signification très complexe : on peut le traduire par ciel, vide, espace, vacuité.

Au début du Go Rin No Sho, quand Musashi présente le chapitre Ciel, il explique qu’après avoir acquis le principe de la Voie, il devient possible de s’en éloigner, de se trouver libre de toute théorie ou technique : c’est la voie du Vide, la voie véritable.

Dans le Rouleau du Ciel, Musashi commence par expliquer ce qu’est le vide :

Connaître ce qui n’existe pas en connaissant ce qui existe

 Le vide est l’espace où il n’y a rien, le vide est ce qui ne peut être connu. Ca ne veut pas dire que ceux qui ne distinguent rien ou sont emplis de doutes face à une situation savent ce qu’est le vide !

Bien au contraire, il faut pratiquer sans relâche dans la Voie, mettre en pratique l’enseignement du matin au soir, sans égarer son esprit ou se relâcher. C’est cela ne pas avoir de pensées perverses, ne pas dévier de la voie.

Il faut polir son esprit et sa volonté, aiguiser les deux visions : savoir regarder et voir (2).

Il faut savoir que le véritable espace vide est là où les nuages d’incertitude

sont complètement dissipés

Le vide est la véritable Voie, il faut le comprendre en voyant les choses à partir de la voie directe de l’esprit, en se référant à la grande règle de ce monde. L’égoïsme et la mauvaise vue, les idées perverses, amènent à la trahison de la Voie véritable.

 Les idées perverses sont les pensées qui déforment notre vision et nous empêchent de penser le grand avec justesse et clarté. La perversité vient du mental qui génère les pensées, les émotions, les interprétations, les représentations qui déforment la réalité.

Parvenir au vide revient à apaiser et dominer le mental et faire taire le bavardage intérieur alimenté par les pensées et les émotions.  Réduire le fonctionnement du mental, voire le supprimer, est possible dans l’action ou dans la méditation.

Suspendre le mental par la pratique d’un art martial (la voie du sabre, pour Miyamoto Musashi) ou par la concentration de son attention sur la respiration (zazen) ou la répétition d’un mantra (Arigato zen) permet de chasser les nuages d’incertitude, de penser à ce qui n’est pas le mal et de ne pas dévier de la voie et ainsi de rencontrer le vide, la vacuité.

Dans le vide existe le bien et le mal n’existe pas.

Le savoir existe, le principe existe, la voie existe,

Et l’esprit, lui, est vacuité.

Le 16/07/2017

Oriibu

 

 

 

(1)    « Ceux qui veulent connaître ma tactique doivent obéir aux principes suivants selon lesquels ils peuvent pratiquer la Voie:

éviter toutes pensées perverses, se forger dans la Voie en pratiquant soi-même, et non par le jeu des idées, embrasser tous les arts, et non se borner à un seul, connaître la Voie de chaque métier, et non se borner à celui que l'on exerce soi-même, savoir distinguer les avantages et les inconvénients de chaque chose, en toutes choses s'habituer au jugement intuitif, connaître d'instinct ce que l'on ne voit pas, prêter attention aux moindres détails, ne rien faire d'inutile » (Go Rin No Sho, Rouleau de la Terre, Miyamoto Musashi)

 

(2)    « Le regard doit être large et ample. Regarder et voir sont deux choses. Regardez puissamment, voyez doucement. Il faut regarder ce qui est lointain comme ce qui est proche, ce qui est proche comme ce qui est lointain » ( Go Rin No Sho, Rouleau de l’Eau, Miyamoto Musashi). Lire http://arigatozen.canalblog.com/archives/2017/04/12/35164724.html

 

 

Sources et références :

  • Traité des Cinq Roues, Miyamoto Musashi, 1645, traduction M. et M. Shibata, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1983
  • Miyamoto Musashi, maître de sabre japonais du XVIIe siècle, éditions DésIris, 1998
  • Enseignement de Musashi : de l’action efficace et de la sagesse,  Jacques Languirand et l'équipe de Par 4 chemins (Canada)