Préambule

 Le texte qui suit est le fruit d’une recherche personnelle sur le sens du Nihon Kendo Kata. Il ne prétend donc pas contenir une vérité absolue et indiscutable.

Le point de départ de cette recherche est la profession de foi du kendo : « la voie de la formation de l’Homme passe par la pratique de la loi du sabre ». Cette simple phrase ouvre de vastes horizons ! En pratiquant le sabre, en progressant dans notre technique, on se formerait donc  en tant qu’  Homme (avec un grand H, c'est-à-dire être humain, homme ou femme)?

Entre autres aspects de cette formation, j’ai découvert la notion de Yin Yang : opposition, complémentarité et engendrement de toute chose. Je vais donc essayer dans cette étude de relever les aspects Yin Yang du Nihon Kendo Kata, ainsi que ceux relevant de l’extension du Yin Yang que sont les Cinq Eléments (bois, feu, métal, eau, terre). Par conséquent, ce texte ne prétend aucunement aborder le Nihon Kendo Kata dans sa globalité, mais juste faire un focus sur un des nombreux enseignements que l’on peut recevoir de la pratique assidue des kata.

Je ne suis pas un grand maître en kendo ou en bouddhisme, alors je ne fais que m’inspirer d’enseignements directs ou bibliographiques. Toute approximation ou erreur d’interprétation serait bien sûr de ma seule responsabilité. J’espère juste faire découvrir à certains un aspect souvent méconnu du kendo, ouvrir à la réflexion et à la discussion.

Je serais heureux de recevoir toute remarque ou commentaire qui me permettrait d’en apprendre plus, d’amender ou corriger le texte.

 

Avertissement d’ordre orthographique : Les mots japonais utilisés dans le texte sont volontairement non conjugués : en effet un mot japonais n’a ni genre (masculin-féminin) ni nombre (pas de singulier ni de pluriel). Toute autre faute d’orthographe serait involontaire et ne demande qu’à être corrigée !

 

 

Contexte historique et philosophique

 Le Nihon Kendo Kata a été élaboré au début du 20ème siècle dans le but de synthétiser les kata des différentes écoles de kenjutsu, ceci afin de remédier à la dérive que connaissait déjà la pratique du kendo avec le shinai, à savoir la perte de relation entre le kendo et le sabre : posture incorrecte, mauvais tenouchi (contact des mains avec le sabre), mauvaise ligne de coupe (hasuji), perte de la notion de distance correcte (maai), etc.

Beaucoup de maîtres de kendo regrettent que le Nihon Kendo Kata ne soit trop souvent pratiqué que de façon anecdotique par les kendoka, sans vraiment y attacher d’importance, si ce n’est dans le seul but de passer des grades.

Or, dans les kata, il y a tout l’art du sabre transmis par des générations de kenshi (pratiquants du sabre) des différentes écoles de kenjutsu  qui se sont développées depuis le début de l’ère Tokugawa (1603-1867). A l’origine, les kata de kenjutsu, issus de l’expérience de combats réels, permettaient d’apprendre et de maîtriser par la répétition des gestes (esprit, technique, corps) les techniques permettant, le moment venu, de remporter la victoire en tuant son adversaire.

Mais progressivement, sous l’influence du bouddhisme, le sabre est passé de l’état d’outil pour tuer à celui d’outil pour conforter la vie. Pour illustrer cette transition, citons Hayashizaki Kansuke  : « Même si votre ennemi est un être très mauvais, ne dégainez pas votre sabre, ou laissez votre ennemi le dégainer. Ne pourfendez pas et ne soyez pas pourfendu. Aidez-le à se transformer en quelqu’un de bien ».

Dans cette citation, l’auteur ne perd toutefois pas le sens des réalités, puisqu’il la termine par : « S’il n’obtempère cependant pas, alors envoyez-le dans l’autre monde ». Mais tuer son adversaire est la pire des solutions, celle qui demandera une forte pénitence pour avoir enlever la vie à un être vivant, car pour les Bouddhistes toutes les créatures sont égales. Pour notre survie, nous devons prendre la force vitale d’autres êtres vivants (en combat au sabre, ou en mangeant un bon magret de canard), mais nous devons en avoir conscience et en être repentant. « Envoyer dans l’autre monde » est donc à éviter, et c’est la situation du premier kata de kendo, les deux suivants nous proposant, on le verra, une autre solution.  D’un point de vue bouddhiste, transformer quelqu’un de mauvais en quelqu’un de bien est la seule vraie victoire.

Comment peut-on transformer quelqu’un de mauvais en quelqu’un de bien ? Dans l’esprit occidental, judéo-chrétien, le bien et le mal sont deux notions opposées et figées : on est bon ou mauvais, ange ou démon, chacun dans son camp ! D’un point de vue japonais, il n’y a pas cette dichotomie : tout est Yin Yang (In Yo en japonais).


 

Le Yin Yang (In Yo)

 

Principe du Yin Yang

 Le principe de Yin Yang, issu du taoïsme il y a plus de 3000 ans, a été introduit au Japon par le Bouddhisme venu de la Chine à partir du 5ème siècle, et y a facilement trouvé écho dans une société où la notion de musubi (lien entre tous les éléments)  était déjà le concept majeur de la religion séculaire, le Shinto.

Dans la philosophie chinoise et japonaise, le yin et le yang sont les deux formes de l’énergie universelle (Qi  en chinois, Ki en japonais). Elles sont complémentaires, on les retrouve dans tous les aspects de la vie et de l'univers : complémentarité plutôt que dualité.

 

YIN

 

YANG

 

 

Clipboard02

 

Noir

 

blanc

Nuit

 

Jour

Nord

 

Sud

Gauche

 

Droite

Féminin

 

Masculin

Lune

 

Soleil

Terre

 

Ciel

Sombre

 

Clair

Froid

 

Chaleur

Hiver

 

Été

Petit

 

Grand

Pair

 

impair

Passif

 

Actif

Négatif

 

Positif

Vide

 

Plein

Introversion

 

Extraversion

Inspiration

 

Expiration

Souplesse

 

Dureté

Le bas du corps

 

Le haut du corps

Le ventre

 

Le dos

Etc

 

etc.

 Le tableau ci-dessus présente ce qui est Yin et ce qui est Yang, mais il ne les oppose pas, car dans toute chose il y a du Yin et du Yang.  C’est ce que signifie le symbole du Yin Yang : dans la zone noire (Yin) il y a un point blanc (Yang), dans la zone blanche (Yang), il y a un point noir (Yin). Tout élément masculin comporte une part de féminin, et vice-versa.

 

yinyang-evolution

Ces graines de Yin dans le Yang et de Yang dans le Yin germent et grossissent jusqu’à remplacer le Yin par le Yang et le Yang par le Yin. Et le Yin devenu Yang possède à son tour une graine de Yin, et réciproquement… Ce mouvement perpétuel, cette interaction entre ces deux forces  crée le mouvement, le Ki, l'énergie.

Les forces Yin et Yang sont totalement interdépendantes : l’une ne peut pas exister sans l’autre, elles sont totalement complémentaires. On parle d’harmonie du Yin et du Yang.

L’interaction entre le Yin et le Yang peut se définir ainsi :

  • Une relation d'opposition : le noir s’oppose au blanc, la chaleur s'oppose au froid, le sec s'oppose à l'humide, l'externe s'oppose à l'interne, le travail s'oppose au repos, l'activité s'oppose à l'inertie.
  • Une relation d'interdépendance : l'un ne se conçoit pas sans l'autre ; l'excès ou la déficience d'un des deux entraîne des conséquences sur l'autre et un déséquilibre de l'ensemble. L’ombre n’existe que grâce à la lumière.
  • Une relation d'engendrement et de mutation de l'un en l'autre : quand le Yin croît, le Yang décroît, quand le Yang croît, le Yin décroît. Le Yin et le Yang s'équilibrent mutuellement. Le jour fait place à la nuit, l’inspiration vient après l’expiration.
  • Une subdivision possible en sous-éléments Yin et Yang : une énergie peut être Yang dans une circonstance donnée, mais Yin dans une autre situation. La lumière d’une bougie est Yang la nuit, Yin le jour.

Penser en « bien » ou « mal » de façon dichotomique, comme le fait la pensée occidentale,  n’a pas de sens si on raisonne en termes de Yin et Yang :  « vouloir le bien sans le mal, la raison sans le tort, l’ordre sans le désordre, c’est montrer qu’on ne comprend rien aux lois de l’univers ; c’est rêver un ciel sans terre, un yang sans yin, le positif sans le négatif... »

Selon le principe du Yin et du Yang, il n’y a pas cette dualité entre le bien et le mal : ce qui est bien pour l’un peut être mal pour l’autre, mais surtout un bien peut devenir un mal et un mal devenir un bien. Il n’y a pas d’immuabilité des situations, il n’y a rien qui soit absolu, tout est réversible. Partant de là, le principe du Yin Yang permet à tout le monde de s’améliorer, sans abdiquer et rejeter la responsabilité de son inaction sur les autres, sur la nature ou sur le monde.

 

Yin Yang et Kendo

 

Attitude

En kendo, la position de notre corps, Tatsu (debout) Shizentai (position naturelle), est Yin Yang : le haut du corps (Yang) doit être relâché (Yin), et le bas du corps (Yin) doit être fort (Yang). N’est-ce pas ce qu’on nous enseigne sans relâche : mettre la force dans nos hanches et la souplesse dans nos épaules ?

La position Migi Shizentai (position naturelle, pied droit en avant) ajoute une autre composante Yin Yang : la jambe droite est Yin (jambe non tendue, sans force, plat du pied posé avec légèreté sur le sol), la jambe gauche est Yang (jambe tendue sans excès, orteils ancrés sur le sol, talon légèrement décollé prêt à se détendre comme un ressort au moment où les hanches lancent le corps en avant).

 

Déplacements

Nos déplacements sont également Yin Yang, comme l’a écrit Miyamoto Musashi dans le Gorin no Sho : « Que ce soit au moment de pourfendre, au moment de se reculer, même au moment d'intercepter, les deux jambes doivent être actives: droite-gauche, droite-gauche, c'est-à-dire "Yin" et "Yang". J'insiste encore une fois sur le fait qu'il ne faut jamais actionner qu'une seule jambe. »

Là aussi, rien de nouveau sous le soleil du kendoka : les déplacements sont fondamentaux, les « deux jambes doivent être actives » quel que soit le type de déplacement. C’est la première chose qu’apprend un débutant en kendo : se déplacer correctement. Et c’est ce qu’apprend toute sa vie un kendoka : se déplacer correctement !

En okuri ashi (pas glissé sans croiser les pieds), le pied avant glisse d’abord sur le sol souplement (Yin) puis le pied arrière reprend sa position rapidement, fortement (Yang).  En ayumi ashi (pas glissé en croisant les pieds), il me semble voir du Yin dans le départ du pied avant, du Yang dans le croisement des pieds et un retour au Yin à la fin du pas qui n’est rien d’autre que l’équivalent du Yin de départ, seul le pied ayant changé.

Mais attention, que ce soit en okuri ashi, ayumiashi ou tout autre type de déplacement, le Yin Yang est dans le déplacement, pas dans les pieds. Le Yin et le Yang des déplacements n’est possible qu’avec une attitude correcte.

Le Nihon Kendo Kata permet de progresser dans les déplacements, d’en comprendre l’importance dans le combat que ce soit pour le maai (distance avec l’adversaire) ou le ki ken tai no ichi (union de l’énergie, du sabre et du corps) au moment de la coupe.

En kendo avec shinai, le fumikomi ashi (déplacement avec frappe du pied avant) est utilisé au moment de la coupe et est souvent considéré comme indispensable pour exprimer le ki ken tai no ichi. C’est faux ! Certes, le fumikomi permet d’exprimer avec force (Yang) la composante « ki » du ki ken tai, mais ce n’en est pas la seule possibilité. En fait, on peut considérer le fumikomi comme une extension d’okuri ashi, et si l’on considère l’aspect Yin Yang de ces déplacements, le principe est le même, la frappe du pied du fumikomi représentant l’instant où le côté Yin bascule en Yang.

 

Respiration

Du côté de la respiration,  on est fort dans l’expiration (Yang) et faible dans l’inspiration (Yin). C’est pourquoi  chaque kata doit se faire en 2 respirations :

Inspiration

Yin

Faible

Inspiration quand on est en migi shizentai à 9 pas tout en prenant la garde du kata.

 

Expiration

Yang

Fort

Expiration lente dans les 3 pas d’avancée jusqu’au « clash » des ki.

Uchitachi attaque en expiration avec fort kiai « Yaaah »

Shitachi  engage la technique appropriée et riposte en expiration avec fort kiai « Toooh »

Expiration lente jusqu’au retour en ai-chudan

 

Inspiration

Yin

Faible

Inspiration des 2 combattants au moment où les pointes des sabres s’abaissent.

 

Expiration

Yang

Fort

Lente expiration lors du retour de chacun à son point de départ

Evidemment, ce principe Yin (faible) dans l’inspiration et Yang (fort) dans l’expiration est ce qu’on nous enseigne sans le nommer en kendo au shinai : toute attaque se fait dans l’expiration, quand on est au plus fort, et si possible dans l’inspiration de l’adversaire, au moment où il est faible. Pour avoir une garde forte, en dehors de tout autre paramètre, on doit être en expiration dès qu’on est en  issoku itto no maai (distance d’une attaque en un pas), et ne surtout pas reprendre sa respiration dans ce moment là (ou du moins ne pas le montrer !) pour éviter d’offrir à l’adversaire une magnifique opportunité d’attaque dans un instant de faiblesse (Yin) au moment où lui est fort (Yang).

 

Attaque et défense : Ken Tai Ichi

 Dans The Kendo Reader, Noma Hisashi évoque la notion de Ken Tai Ichi, expression dans laquelle Ken signifie Attaque et Tai veut dire Défense. Ken Tai Ichi peut se traduire par « union de l’attaque et de la defense » ou « Attaque et Défense en Un », ce qui peut s’expliquer par « défense dans l’attaque et attaque dans la défense ». Noma Hisashi écrit qu’il faut que notre corps soit Ken (attaquant) pour provoquer une réaction de l’adversaire, et notre sabre doit être Tai (défensif, dans l’attente) pour le persuader d’attaquer et  pouvoir contre-attaquer correctement.

Le Ken Tai s’entend aussi d’un point de vue corps-esprit : l’esprit conserve une attitude Tai (défense) et le corps une attitude Ken (attaque), ce qui incite l’adversaire à faire le premier mouvement qui permettra de trouver l’ouverture qui permet d’attaquer et de gagner. Mais on peut aussi inverser le Ken Tai : un esprit offensif (Ken) et une attitude défensive (Tai) incitera l’adversaire à attaquer le premier et permettra de contre-attaquer efficacement.

Cela rejoint les propos de Miyamoto Musashi  dans le Go Rin No Sho: « Même si le corps est en position tranquille l'esprit, lui, ne doit pas demeurer tranquille. Même si le corps agit très rapidement, l'esprit, quant à lui, ne doit pas du tout agir rapidement. L'esprit ne suit pas le corps et le corps ne suit pas l'esprit. »

Ken Tai Ichi (Attaque et Défense en Un) contient la notion de Yin et Yang, comme cela est enseigné en Itto Ryu :

« Dans la nature, il n’existe pas un côté tout Yang ou tout Yin. Au bout du Yang émerge le  Yin. Dans les différentes postures, il y a celles qui sont Yin et celles qui sont Yang, attaquer est Yang et parer est Yin. Les gardes Onken, Jodan et Inhonken [NDLR : gardes pratiquées en Itto Ryu] sont Yang. Quand j'essaie de frapper l'adversaire, je regarde la couleur de son épée et réagis en conséquence, ne  pas uniquement essayer d'initier le premier coup est ce qu’on appelle prendre une position appelée Tai. Provoquer l’adversaire pour qu’il fasse le premier mouvement et réagir en conséquence. Lorsque vous avancez dans l’intention de faire la première attaque dans une attitude uniquement Yang, sans  Yin, vous vous retrouverez en grande difficulté face à un adversaire fort. Donc, essayez de combiner les attitudes Yang et Yin pendant le combat. » (Itto Ryu Densho)

Pour Noma Hisashi, les gardes gedan, seigan (chudan modifié pour pointer vers l’œil gauche de l’adversaire), shinken (position intermédiaire entre chudan et gedan) sont des gardes Yin. Ce sont par nature des gardes d’attente (Tai) qui nécessitent d’être contrebalancées par une attitude offensive (Ken).  Le Yang contenu dans le Yin doit permettre à tout moment de profiter d’une faiblesse dans l’attaque de l’adversaire et de le battre.  Le Yin et le Yang se complètent mutuellement pour atteindre la victoire.

Yin et Yang, Ken et Tai : Dans l’attaque il doit y avoir de la défense, dans la défense il doit y avoir de l’attaque. Le Nihon Kendo Kata nous enseigne ce principe fondamental pour notre compréhension du kendo, la Voie du Sabre.

 

Les 3 premiers kata de kendo : opposition, interdépendance et engendrement

 Les trois premiers kata de kendo ne sont pas qu’un simple enchaînement de techniques qu’il faut connaître pour passer le 1er dan, ils ont un sens philosophique très précis qu’il serait regrettable d’ignorer.

Au début de chacun d’eux, uchitachi est Yang : lumineux, sûr de lui, c’est lui qui prend l’initiative du combat. D’ailleurs, traditionnellement, c’est lui le plus expérimenté en kendo. C’est lui le meneur, le professeur du kata. S’il n’est pas Yang, s’il n’est pas grand, mâle, actif, le kata n’aura aucun sens, car c’est à lui d’insuffler l’énergie au combat.

Shitachi, pour sa part, est Yin. Calme, il répond à la menace de son adversaire mais ne prend pas l’initiative. En fait, il doit être dans un esprit Ken Tai Ichi : son attitude est Yin (défensive), mais son esprit doit être Yang (offensif). Dans les trois pas qui le rapprochent de son adversaire, son Yang grandit jusqu’au moment où les deux ki se rencontrent, quand la distance est réduite à « un pas/une attaque » (issoku ito no maai).

L’attaque franche et sûre d’uchitachi ne rencontre que le vide car shitachi esquive la coupe ou l’estoc : c’est l’instant même où les Yin et Yang des deux adversaires s’équilibrent, juste avant de s’inverser. Shitachi devient Yang et remporte le combat face à uchitachi devenu Yin.

Evidemment, cette présentation du scénario est assez simpliste, mais elle présente comment les kata de kendo sont une expression globale du Yin et du Yang (opposition, interdépendance, engendrement et équilibre).

Un autre aspect philosophique ou spirituel des trois premiers kata de kendo est l’évolution des attaques et ripostes, symbolisant l’évolution de l’esprit humain tel qu’il devrait être. Et en y regardant de plus près, il s’agit d’un véritable enseignement…

Dans le premier kata, uchitachi cherche à tuer et shitachi le tue… C’est le premier niveau de la pensée : « Tuer ou être tué pour ce en quoi en croit est juste ».  Chacun des deux combattants pense agir selon son bon droit ou sa bonne cause, et le résultat est la mort d’un des deux protagonistes. Dans l’attitude zanshin exprimée par shitachi après avoir vaincu uchitachi d’un coup de sabre sur le crâne, et donc de l’avoir tué, il y a non seulement une attitude de forte attention, mais aussi l’expression d’un sentiment de compassion face à l’être tué.

Dans le deuxième kata, les deux protagonistes ont progressé sur la voie et ont appris qu’aussi juste soit la cause que l’on défend, il est préférable d’épargner la vie. Uchitachi est toujours à l’initiative de l’attaque, mais en choisissant de faire kote (coupe du poignet),  il cherche à vaincre son adversaire tout en l’épargnant. C’est finalement shitachi qui remporte le combat en se contentant de blesser son adversaire, lui épargnant la vie. 

Enfin, dans le troisième kata, uchitachi cherche à transpercer et c’est finalement shitachi qui se trouve en situation de le transpercer. Le sabre de shitachi pointé entre ses deux yeux, capable de le tuer au moindre mouvement, uchitachi se trouve sur le fil de la mort et comprend instantanément le sens et la valeur de la vie. Il préfère garder la vie et shitachi décide de la lui laisser pleinement, car lui aussi connaît le sens et la valeur de la vie : épargner la vie est une façon de s’aider et d’aider son ennemi à progresser sur la voie.

Vu sous cet angle, l’enseignement des trois premiers kata de kendo est donc un cheminement sur la voie, faisant passer le kendoka de l’envie de tuer à celle de blesser puis à celle d’épargner. La voie du sabre rejoint ici l’enseignement du bouddhisme qui recherche le développement de la compassion.

 

 

 

 

[... à suivre]

 

Sources et bibliographie

  • Nippon Kendo Kata , Considerations for Instruction, Professor Sakudo Masao (Osaka University of Health and Sport Science), 2011.
  • Kendo and Kata : its relationship with Humanity and Buddhism, John Howell, 2010 .
  • Nihon kendo no kata & kihon bokuto waza, Stephen D. Quillian, Kingston Kendo Club, juillet 2011.
  • The Kendo Reader; Noma Hisashi, 1939. 
  • Vertus martiales, leçons de courage, de sagesse et de compassion des plus illustres guerriers d’Orient et d’Occident, Dr Charles Hackney, Budo Editions, 2011.
  • Gorin no Sho (Traité des Cinq Roues), Miyamoto Musashi, 1645.
  • De l’intérêt du Kendo no Kata, Olivier de Lataillade, 2011.
  • Le principe yin-yang : il figure les deux grandes forces de l’univers : clair-obscur, négatif-positif, mâle-femelle, Daojida, mai 2001, Buddhaline.