(suite et fin de l'étude en 4 parties sur le shinto)

 

Pour comprendre l’influence du shinto dans le Japon d’aujourd’hui, il faut connaître au moins les grandes lignes de son histoire.

Celle-ci remonte à  plusieurs milliers d’années, aux cultes que pratiquaient les différents peuples de l’archipel, souvent sans relation entre eux. Ces cultes protohistoriques avaient bien sûr, comme en occident, un lien très fort avec la nature et ses manifestations, avant de progressivement se structurer. Nul écrit ou traité ne traite alors de ce shinto primitif qui, sans aucune concurrence religieuse, se contente d’une transmission orale et rituelle.


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Ancien Temple shinto à Ishinogaki (Okinawa)

Ce fut finalement au moment où le bouddhisme venu de Chine fit son apparition dans l’archipel, à la cour du premier Etat japonais, le Yamato (5ème et 6ème siècle), que fut ressenti le besoin d’écrire et de compiler les croyances religieuses traditionnelles du Japon. Et ce fut en 712 que ces écrits furent compilés sous la forme de la « Chronique des faits anciens », le kojiki.

C’est dans ce document vieux de 1300 ans qu’on retrouve le récit de la création du ciel et de la terre,  la naissance et les actions des différents dieux formant la mythologie japonaise. C’est dans ce livre, commandé par l’empereur Temmu en réaction à l’avance des idées bouddhistes menaçant de faire disparaître les cultes ancestraux, qu’est clairement décrit la lignée directe des empereurs avec les kami principaux, dont la déesse du soleille Amaterasu. Les dires de ce livre ne seront jamais remis en cause jusqu’en 1945 où, après la défaite, l’empereur dut déclarer qu’il n’était pas de nature divine…

Mais avant cela, pendant 14 siècles, le shinto se développa en parallèle avec le bouddhisme, de nombreux ponts se créant entre les deux religions. Le bouddhisme nippon se transforma progressivement au contact du shinto, s’éloignant de façon assez importante du bouddhisme chinois ou indien, créant de nouveaux courants doctrinaux différents, notamment à partir de la période de Nara (8ème siècle).

Parmi les différentes formes de bouddhisme qui se développèrent au Japon, le bouddhisme zen naquit à cette époque et s’épanouit à tel point qu’il est dit qu’ « une connaissance du Bouddhisme zen prépare la voie à une entière compréhension de la culture traditionnelle japonaise dans sa totalité » (Fujisawa). Si le zen naquit et se développa si facilement au Japon, c’est évidemment grâce à une très grande similitude de pensée avec le shinto.

Les autres influences extérieures qui firent évoluer le shinto furent le confucianisme et le taoïsme, arrivés au Japon au 4ème et 6ème siècle. Ces philosophies s’intégrèrent également au shinto et bouddhisme en apportant chacune leur pierre à l’édifice de la pensée nipponne : le confucianisme influa sur la moralité, tandis que le taoïsme eut une influence plus limitée mais réelle via des rites plus ésotériques influant quelques sectes.

 

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hokura (petit sanctuaire shinto) , Mont Kuruma

Les kami du shinto se retrouvèrent intégrés dans les divinités bouddhistes, ce qui fit que le bouddhisme prit progressivement la prééminence sur toute autre religion.

Cela provoqua des réactions de la part des tenants d’un shinto pur et dur, notamment  celle du prêtre shinto Urabe  (qui se fit appeler  Yoshida) qui fonda au 15ème siècle la religion shinto Yoshida (« un seul et unique shinto ») et bâtit un nouveau sanctuaire au sommet du mont Yoshida (Kyoto).

Mais dans la société nippone, les 2 religions continuent à se développer et à se mêler naturellement, tant leurs fondements sont compatibles.

Quand Miyamoto Musashi, célèbre samurai du 17ème siècle, se rend à un duel et s’arrête devant un autel bouddhiste pour faire sonner la cloche shinto afin de faire une prière demandant de lui octroyer la victoire, il se reprend en pensant « il faut vénérer les bouddhas et les kamis, mais ne pas compter sur eux »… Bouddha et kami font partie de son univers spirituel.

Pendant des siècles, le shinto, comme le bouddhisme, façonna l’âme des guerriers japonais, les samurais, comme celle de tout le peuple japonais.

 

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Prêtres shinto lors d’une cérémonie (Tokyo)

Ce fut au 19ème siècle, au début de l’ère Meiji (1868) qui marqua la reprise du pouvoir de l’empereur sur les shogun et  l’ouverture du Japon au monde occidental, que le shinto fut déclaré « religion d’état ». Ceci avait évidemment pour but de restaurer pleinement le pouvoir et la suprématie de l’empereur : les prêtres shinto deviennent des fonctionnaires sous le pouvoir de l’état, et les symboles bouddhistes sont peu à peu effacés des sanctuaires. Le shinto vit alors une période relativement sombre pendant laquelle son idéologie est manipulée au service du pouvoir impérial en permettant la justification des visées colonialistes et guerrières du Japon de cette époque, jusqu’à son arrêt brutal en 1945, avec la reddition du Japon face au vainqueur américain.

En janvier 1946, l'empereur déclare publiquement dans un édit impérial qu'il n'était pas une divinité incarnée, mettant ainsi fin à plus de 70 ans de « shinto religion d’état ». Cela mit un sacré frein à la ferveur religieuse des japonais envers un culte qui, dans sa dernière évolution, avait mené le pays vers tous les excès nationalistes et colonialistes.

Mais aujourd’hui le shinto débarrassé de toute la rhétorique nationaliste et retrouvant son sens originel reste largement pratiqué par les japonais qui y voient une façon de conserver leurs valeurs et traditions dans un monde de plus en plus matérialiste.

 

Depuis des siècles, le Bouddhisme et le Shinto participent ensemble harmonieusement à la vie spirituelle des japonais pour leur bonheur.

Bouddhisme et shinto continuent à alimenter la spiritualité des japonais, dans une voie qui leur est propre et qui reste ouverte à toute personne curieuse et sensible à cette spiritualité naturelle qui se dégage de l’esprit et des lieux sacrés du Pays du Soleil Levant.

Le shinto continue à vivre dans la mentalité nippone où il est ancré de façon indélébile, et dans les rites et fêtes qui émaillent la vie de tous les villages nippons, tels la visite au sanctuaire shinto le jour du nouvel an, évènement suivi par des millions de japonais, où les fêtes villageoises traditionnelles qui marquent les saisons ou anniversaires importants.

 

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Foule faisant la queue sous la neige pour se recueillir au sanctuaire de Morioka le 1er janvier 2012

  

Conclusion:

Voici un rapide tour de ce que j’ai pu comprendre du shinto, religion difficile à aborder en raison de la barrière de la langue et de l’absence de dogme ou de préceptes bien précis, mais finalement tout à fait accessible à tout un chacun en raison même de cette absence de dogme !

On ne peut sans doute pas comprendre les japonais et leur mentalité sans connaitre leur culture et donc leur religion séculaire qu’est le shinto, indissociable du bouddhisme japonais qu’il faut également comprendre.

Ce texte n’est donc qu’une approche très succincte du sujet, mais elle permettra je l’espère au passionné du Japon d’en savoir un peu plus et de vouloir en apprendre encore plus (voir bibliographie en dernière page), et au futur visiteur du Japon d’appréhender ce pays avec les quelques connaissances de bases indispensables à une imprégnation culturelle lors des visites de sanctuaires shinto ou temples bouddhistes.

Ce qui est par ailleurs intéressant, c’est de réaliser à quel point le shinto, vieux de plusieurs milliers d’année, est étonnamment moderne et s’inscrit parfaitement dans le mouvement de retour à l’authentique, à la communication avec la nature et aux relations entre les êtres humains.  Le shinto devrait pouvoir répondre à l’attente de beaucoup de nos contemporains de toutes origines qui vont parfois chercher dans des mouvements « nouveaux », parfois un peu charlatans ou sectaires, ce qui existe depuis la nuit des temps au Japon et a perduré sans discontinuité tout en s’adaptant et en évoluant.

Pour en savoir plus, il conviendra de se référer aux livres cités en bibliographie, notamment les deux premiers.

 

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Le 27 novembre 2012, Oriibu

 

PS :

 

Je n’ai jamais utilisé le mot « shintoïsme » pourtant souvent utilisé dans la littérature, préférant celui de « shinto »… Le rajout du suffixe « isme » me faisant (peut-être à tort) penser à un mouvement doctrinaire, alors que justement le shinto ne possède pas de dogme ou doctrine absolue. De plus, shinto signifiant « voie des dieux », le « voie-des-dieux-isme » ne veut rien dire !

 

D’autre part, les mots japonais sont écrits en italique et ne sont pas conjugués au féminin ou au pluriel, ces conjugaisons n’existant pas en japonais. Ecrire « les kami » sans « s » n’est donc pas une faute d’orthographe !

 

PPS:

1ère partie de l'article: La voie des Dieux (Kami no Michi, Shinto) (partie 1/4)

 2ème partie de l'article La voie des Dieux (Kami no Michi, Shinto) (partie 2/4)

 3ème partie de l'article La voie des Dieux (Kami no Michi, Shinto) (partie 3/4)

 

 

Crédit Photos :

 

© Olivier de Lataillade, 2009, 2010, 2011

 

Bibliographie :

  • Shinto, sagesse et pratique, Motohisa Yamakage, éditions Sully, 2012 (publié en anglais sous le titre « The Essence of Shinto, Japan’s Spiritual Heart, édition Kodansha  International, 2006).
  • B.A.-BA shinto, Bernard Marillier, édition Pardès, 2009.
  • Histoire du Japon et des Japonais, Edwin O. Reischauer, éditions du Seuil, 1973, 1997.
  • Japon, peuple et civilisation, sous la direction de Jean-François Sabouret, éditions La Découverte, 2004.
  • B.A.-BA samuraï, Bernard Marillier, édition Pardès, 1999.
  • Guide initiatique des Arts martiaux, Marc Questin, éditions Montorgueil, 1992.
  • wikipedia: le shintoïsme http://fr.wikipedia.org/wiki/Shinto%C3%AFsme
  • wikipedia: le shintoïsme d'Etat: http://fr.wikipedia.org/wiki/Shinto%C3%AFsme_d%27%C3%89tat
  • Le Shintô Japonais, Jacques Henri Prevost,, http://jacques.prevost.free.fr/cahiers/cahier_20.htm